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«C’étaient les Parisiens types»

Clément Guillou (Le Monde)
«C’étaient les Parisiens types»








Ciprian Calciu et Lacrimoara Pop sont les deux Roumains tués dans les attentats de Paris.


  D'origine roumaine, Ciprian Calciu est mort à la Belle Equipe avec sa compagne, Lacramioara Pop, le soir des attentats du vendredi 13 novembre. Ils s'étaient rencontrés à Paris, où Ciprian était technicien pour l'une des filiales d'Otis France. Le couple, parent d'un petit garçon de 18 mois, passait leur soirée à la Belle Equipe pour fêter l'anniversaire d'Hodda Saadi, également abattue, avec laquelle Lacramioara avait travaillé au Café des anges. Les collègues de Ciprian Calciu ont créé un fonds de soutien pour venir en aide au fils de leur camarade et la communauté roumaine a rendu hommage aux deux amoureux, dans leurs villes natales et sur Internet. L'équipe du Café des anges a organisé également une collecte sur le site Gofundme à destination du petit garçon de Ciprian et Lacramioara, ainsi qu'à la fille aînée (11 ans) de la jeune femme, dont le père est décédé.

                     Ciprian était heureux d'avoir pu réunir toute sa famille à Paris

  Ciprian Calciu, 32 ans, n'avait jamais été aussi heureux que depuis cet été, assure son ami Marius. Il venait de réunir toute la famille dans un 3-4 pièces parisien, dans le 19e arrondissement. Chacun avait son espace: son bébé de 18 mois, Kevin, sa bellefille, Tania, sa belle-mère, Tatiana. La mère de Lacramioara et la fille de cette dernière, née d'une première union en Roumanie, étaient arrivées en août. Il n'y avait plus grand monde au pays. Les pères de "Cipri" et "Lacri" étaient morts cette année. La soeur de Lacri s'était installée en Italie, et les deux frères de Ciprian, les jumeaux, Alexandru et Mircea, avaient eux aussi quitté Mahmudia, petit village de l'est de la Roumanie bordant un canal du delta du Danube. "Ciprian était heureux d'avoir pu réunir toute la famille", souligne Marius. De la France, qui l'avait accueilli en 2005 à l'âge de 22 ans, Ciprian Calciu avait vite appris la langue et les façons. "Il aimait l'ambiance des cafés parisiens, les brasseries, l'échange. Il était "en mode intégration", à la fois calme et avenant", raconte Yann Sennegon, un ancien collègue ascensoriste. Il le décrit comme un "débrouillard talentueux". "Il m'a appris énormément de choses, reprend Yann, car il était très fort en électronique, en électrique. Il avait des mains en or".
   Considéré par ses amis comme un bon vivant, pas contre quelques pintes suivies de pas de danse, il était "avant tout très sérieux, pas le genre à trop boire la veille d'un chantier", assure Marius. L'ambition de Ciprian allait de pair avec sa force de travail. Les journées de dix heures, comme prestataire de services pour les ascensoristes, étaient son quotidien. "Il voulait réussir dans la vie et a tout fait pour, raconte Marius. Il aimait beaucoup son job, dont il appréciait le côté touche-à-tout: mécanique, électronique, maçonnerie". Ces dernières années, le marché avait ralenti, et les sous-traitants manquaient de travail. Ciprian, privilégiant la sécurité de sa famille, venait de décrocher un CDI chez l'ascensoriste Atlas, en tant que dépanneur.

                     Lacri aimait danser et manger

   Lacramioara Pop, dite "Lacri", était la barmaid du Café des Anges, ce bistrot d'angle de la rue de la Roquette (11e) dont plusieurs employés fêtaient un anniversaire chez leurs amis de La Belle Equipe, à quelques rues de là. "Elle était le coeur du resto", dit Gigi Fratila, un ami, originaire comme elle de Roumanie. Le matin, chacun partageait son petit noir avec elle, au comptoir, pour lui emprunter un peu de sa bonne humeur avant d'aller travailler. Le soir, elle était souvent rejointe par le groupe d'amis roumains qu'elle s'était constitué à Paris avec son mari, Ciprian Calciu, tué lui aussi le 13 novembre.
   Lacri était arrivée de Roumanie il y a dix ans en provenance de Baia Mare, dans la région rurale du Maramures, au nord du pays. Cette grande femme aux cheveux courts, âgée de 29 ans, n'aimait pas vraiment parler de sa vie d'avant, dont elle avait gardé une fille de 11 ans, Tania. En France, elle avait embrassé Ciprian et la vie parisienne d'un même élan, de Stalingrad à la Seine.
  Avec leur groupe d'amis, ils sortaient parfois au Badaboum, le bar de nuit voisin du Café des Anges. "Avec leurs enfants, ils ne pouvaient pas sortir tous les soirs, mais ils aimaient danser et manger dehors: quand on est dans la restauration, c'est un mode de vie!" raconte Gigi Fratila. Il y a deux ans, Lacri et Ciprian avaient tenté de se réinstaller dans leur pays d'origine mais étaient revenus en France convaincus que "la Roumanie n'était pas un endroit pour le futur", explique Gigi. "C'étaient les Parisiens types, renchérit Marius, un ami du couple. Et puis, ils n'avaient plus beaucoup d'amis là-bas." Lacri était la plus bavarde des deux, la plus directe aussi, souligne Marius. "Ce n'était pas une fille que l'on faisait taire, elle avait un avis et le disait. Je me souviens d'une discussion il y a quelques semaines, sur le sort des migrants. Elle disait: "Laissez-les venir, il y a de la place pour tout le monde ici !"". Il y a un an et demi, Lacri avait donné naissance à Kevin, son deuxième enfant. Tania, dont le père est décédé, l'avait rejointe en août. Sa mère, Tatiana, était arrivée de Roumanie en même temps. C'est elle qui gardait les deux enfants, vendredi 13 novembre. Tania et Kevin sont tous deux orphelins. Les amis du couple et le gérant du Café des Anges ont mis en place une récolte de dons sur Internet pour "gérer l'urgence et veiller à ce que les enfants ne soient jamais séparés".

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