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Ces Roumains qui ont osé dire "non" à la corruption

AFP
 Ces Roumains qui ont osé dire









Serban Marisnescu a refusé de tremper dans les combines.


  Jeune architecte roumain, Serban Marinescu n'imaginait pas se confronter de si près à la corruption politique. Mais quand un maire lui a réclamé un pourcentage sur un travail effectué, il l'a dénoncé, bravant la peur. Policier, Marian Godina a refusé d'obéir à ses supérieurs qui lui intimaient de retirer une amende routière infligée à un ami d'une responsable politique locale. Il a dénoncé l'affaire sur Facebook, conduisant la responsable à démissionner et le chef de la police de Brasov à une retraite précipitée.
  L'histoire de Serban et de Marian est celle de Roumains de plus en plus nombreux à refuser la corruption qui gangrène leur pays. Signe de ce réveil civique, des centaines de milliers de personnes ont manifesté depuis fin janvier pour s'opposer à une tentative du gouvernement social-démocrate d'assouplir la législation anticorruption. Une mobilisation d'une ampleur inédite depuis la chute du communisme en 1989. "La société roumaine a atteint un point de saturation sur la corruption et se mobilise très vite quand une affaire remonte à la surface", indique à l'AFP Marian Godina, 30 ans. Il compte aujourd'hui plus de 500 000 fans sur Facebook et deux livres publiés par la maison d'édition de référence Curtea Veche.

                  Refus d’obéir à ses supérieurs

   Policier, Marian Godina a refusé d'obéir à ses supérieurs qui lui intimaient de retirer une amende routière infligée à un ami d'une responsable politique locale. Pour lui, la nouvelle génération s'est libérée de l'idée "reste à ta place, tais-toi, tu ne pourras rien faire" dominante sous la dictature communiste et par la suite. La cheffe du parquet anticorruption, Laura Kovesi, évoque elle aussi un "changement de mentalité". Près des 90% des enquêtes sont aujourd'hui ouvertes sur plaintes de fonctionnaires ou de particuliers.
   Serban Marinescu, 37 ans, est l'un d'eux. En 2012, ce père de deux enfants gagne avec des collègues un concours international d'architecture pour remodeler la place centrale de Râmnicu Vâlcea. Ils bouclent le projet mais au moment d'être payés, le maire Emilian Frâncu louvoie et leur propose d'"aller boire un café".
   Que faire? Accepter de verser une "commission" comme le conseillent beaucoup de proches craignant la puissance des réseaux politiques, ou dénoncer? "Les deux variantes nous faisaient peur. Nous ne connaissions personne qui avait dénoncé, c'était un territoire inconnu", se souvient Serban. Mais il franchit le pas. Doté par le procureur d'une caméra et d'un micro cachés, un de ses collègues rencontre le maire dans un hôtel à Bucarest. L'édile lui fait passer une feuille stipulant qu'il veut 10% de leurs honoraires. "C'était humiliant. Il se sentait comme un seigneur qui peut ponctionner les serfs sur ses terres", remarque Serban. Au rendez-vous suivant, l'élu est arrêté en flagrant délit. Il est condamné à quatre mois de prison avec sursis. Mais "le lendemain de sa condamnation, il était revenu à son poste de maire, c'était absurde", se souvient Serban. Après un appel du DNA, Emilian Frâncu est condamné à de la prison ferme et incarcéré. Pour l'architecte comme pour le policier, le professionnalisme des institutions de lutte contre la corruption créées avec le soutien de l'Union européenne au début des années 2000 a été crucial pour oser dire non.

                     « La corruption tue » est devenu malheureusement concret

    Marian raconte le temps où des policiers étaient appelés au poste durant leur temps libre par leur chef qui les forçait à présenter des excuses à des politiciens qu'ils avaient sanctionnés. "Aujourd'hui, plus personne ne se permettrait ça et c'est dû en grande partie au DNA et à la Direction générale anticorruption du ministère de l'Intérieur", estime-t-il.
    Un ancien Premier ministre, des ministres et des milliers de hauts responsables ont été condamnés à de la prison ferme pour corruption ces cinq dernières années. "Ceux qui ont de hautes fonctions peuvent être traités comme les autres par la justice", une évolution qui encourage les citoyens, remarque Laura Stefan, du centre de réflexion Expert Forum.
    2015 marque aussi un tournant: l'incendie d'une boîte de nuit fait 64 victimes à Bucarest. L'établissement ne respectait pas les normes de sécurité. Dénonçant la corruption des autorités, des milliers de Roumains manifestent faisant chuter le gouvernement de l'époque. "Pour la première fois, ce qui paraissait un cliché, - la corruption tue -, est devenu très concret (...)", estime Elena Calistru, 31 ans, de l'ONG Funky Citizens. Convaincus que des citoyens bien informés peuvent mieux lutter, les Funky Citizens ont créé des sites comme banipublici.ro pour vérifier les dépenses publiques ou piatadespaga.ro où chacun peut dénoncer les pots-de-vin demandés par des institutions. Ils forment des jeunes, conseillent les lanceurs d'alerte. Mais, tempère Serban, la difficulté est plus grande dans les campagnes où les barons locaux contrôlent toute l'économie. "C'est difficile de demander à un homme d'être courageux quand il risque de perdre son travail s'il dénonce". Marian s'exprime sur Facebook pour donner du courage. "Et des gens de tout le pays me racontent comment ils ont dit non à la corruption, en pensant à ce que j'ai fait".

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