«En voyage chez ma femme de ménage !»
«Tu sais, je fais des ménages mais en Roumanie, j’étais professeur»
Jeunes filles au pair, femmes de ménage ou garde-malades, les Roumaines ont trouvé leur place dans les familles belges. Mais une partie de leur coeur bat encore en Moldavie ou dans le delta du Danube où elles retournent chaque été. Elles vivent chez nous ? Bienvenue chez elles, à notre tour, à l'occasion de leurs vacances… Céline Gautier et Lydie Nesvadba, journalistes à Elle-Belgique, sont parties à leur rencontre.
C'était un matin comme les autres, sauf que je m'étais levée tôt, à l'heure où les femmes de ménage nettoient les bureaux. C'est comme ça que je fais la connaissance de Georgiana, le regard lumineux et les mains dans un seau. Cette fille m'intrigue. Elle est trop délicate. D'où vient-elle? Pourquoi est-elle ici? Qui a-t-elle laissé dans son pays? Rendez-vous dans un bar, quelques jours plus tard. Georgiana arrive avec son fiancé, Dragos (prononcez "Dragoch"). Il l'a rejointe en Belgique, après deux ans d'amour à distance, et a trouvé une place d'homme à tout faire. Elle a 23 ans, lui 30, et un salaire pour deux. "Je voudrais aller à l'université, devenir psychologue et travailler avec des personnes handicapées", annonce Georgiana, dans un français impeccable. "Il faut faire quelque chose de cette vie! Je ne vais pas me contenter de faire des ménages jusqu'à la fin de mes jours".
"C'est comme ça. C'est la vie. Qu'est-ce que vous voulez ?"
Le jeune couple a quitté la Roumanie, où les salaires sont si bas et les prix si élevés qu'il est à peine possible d'entamer des études ou d'espérer s'élever. "C'est dommage. Nous avons un si beau pays… ". Dragos rétorque : "C'est comme ça. C'est la vie. Qu'est-ce que vous voulez ?". C'est sa phrase fétiche. Il la sort dans toutes les situations difficiles, sans jamais céder à la plainte. Ces deux-là vont se marier cet été, "à la maison", dans la région du delta du Danube, à l'est de la Roumanie. "Et vous êtes notre invitée !" insiste Georgiana. La légendaire hospitalité roumaine montre déjà ses contours: on se connaît depuis dix minutes et ils me proposent de venir chez eux. Cet été, je ne peux pas, mais l'été prochain, promis, je ferai le voyage.
Un an plus tard, me voilà à Tulcea, en compagnie d'une photographe. Nous attendons Dragos et Georgiana, les pieds dans le Danube, tout près de la frontière ukrainienne. Un soleil écrasant. Un vent à devenir fou. Et une drôle d'atmosphère de lendemain de fête. Les jeunes ont disparu. Les manèges tournent à vide. Des capitaines, assoupis sous leur casquette, attendant des touristes qui ne viennent plus.
La saison est finie. Un marin d'eau douce, ingénieur à la ville et saisonnier durant l'été, nous mène en bateau au coeur du delta. Ce fantastique labyrinthe d'eau, taillé dans la mangrove et les joncs, est une volière à ciel ouvert, royaume du pélican, et un point de rendez-vous des migrateurs du monde entier.
"C'est la mentalité roumaine…
Qu'est ce que tu veux faire?"
Dragos et Georgiana arrivent enfin, tout sourire, tels les rois de la ville, au volant d'une Peugeot 407 de location. Ils ont hérité d'une petite maison à Tulcea mais veulent nous emmener là où leur coeur bat, dans un petit village de campagne, où vit Mamaya, la grand-mère de Georgiana.
En faisant le plein, Dragos résume le problème: "Tu vois, l'essence coûte comme chez vous. Or, le salaire moyen est de 200-300 euros. Qu'est-ce qu'on peut faire?" Partir. Quitter cette ville qu'ils aiment C'est ici qu'ils se sont rencontrés. Dragos était chauffeur de taxi et Georgiana employée de magasin. Elle gagnait 80 euros par mois, tout en rêvant à ses études qui lui en coûteraient au moins mille.
On s'arrête en chemin pour prendre un verre avec un couple d'amis qui se marient après-demain. Dragos et Geo ont été choisis comme couple-parrain. Un honneur immense. Selon la tradition, ils paieront le mariage religieux orthodoxe et, en cadeau, ils offriront aux jeunes mariés pas moins d'un mois du salaire que leur versent "Monsieur Marc et Madame Sandra", le couple chez qui ils vivent dans le Brabant wallon.
Dragos et Geo connaissent leur chance: ils ont un minimum de rentrées fixes, aucune charge à payer et le soutien de leurs "patrons" dans les démarches vis-àvis de l'administration ou de l'université. Geo s'inscrira en psycho à l'UCL pour la rentrée prochaine.
En attendant cette autre vie, ils font du nettoyage, des travaux de jardin ou de maison, des ménages à gauche à droite. Solidaires avant tout, ils contribuent, comme ils peuvent, à aider ceux qui sont restés.
Nous arrivons au village de Luncavita. Sur la grand-route, des charrettes à cheval. Mais aussi des BMW et des Mercedes, prêtes à faire voler en éclats ce qui reste de cette Roumanie de carte postale. Dragos n'en revient pas: "Ici, les gens n'ont pas d'argent, mais ils achètent des voitures et des écrans LCD ! C'est la mentalité roumaine… Qu'est-ce que tu veux faire ?".
"Tu sais, je fais des ménages mais
en Roumanie, j'étais professeur"
La maison de Mamaya se cache au fond d'une rue en terre battue. Geo avertit, gênée: il n'y a pas de salle de bain. Qu'importe, on est au paradis. Des poires, des poivrons, des aubergines, des raisins croulent de partout. Des voisins viennent dire bonjour. Il fait chaud. Dragos sort une bouteille de vin, souvenir de leur mariage. "Ici, tout le monde fait son vin, son potager. Sinon, c'est que tu es un mauvais travailleur".
Elena, la maman de Geo, vit aussi en Belgique. Elle nous montre la photo de trois petites filles dont elle a été la nounou: "Ce sont les petites Spirlet. Je les adore. On s'attache…". Sous la vigne, trois femmes, trois générations savourent le bonheur d'être rassemblées. Dans quelques jours, elles se sépareront à nouveau, laissant la vieille dame à ses pruniers. Jusqu'à l'année prochaine.
Un choix douloureux mais nécessaire, pour s'émanciper et pour soutenir Mamaya. Les pensions ont été diminuées de 25 % avec la crise. La grand-mère a besoin de renforts. "La vie ici est trop difficile, déplore Elena, mais si Dieu nous a fait naître roumaines… Qu'est-ce que tu veux ?"
Dans le train qui nous conduit vers la Moldavie, je repense à toutes les Roumaines rencontrées en Belgique depuis un an. Luminita, "petite lumière", 33 ans, était en train de lire le "Journal d'une femme de chambre" d'Octave Mirbeau. Un comble! "Tu sais, je fais des ménages mais en Roumanie, j'étais professeur de langue roumain, diplômée de lettres de l'Université de Brasov, m'a-elle expliqué. Mon mari était économiste. Il n'en pouvait plus du système. Maintenant, il travaille en Belgique comme ouvrier dans la construction".
Il bosse onze heures par jour. Elle huit ou neuf. Ils parlent chacun quatre langues, néerlandais compris. "Pour nos amis restés au pays, c'est incompréhensible que nous acceptions ces boulots. C'est vrai, j'ai eu des états d'âme, mais c'est juste une transition, une situation temporaire. Dans les anciens pays communistes, nous n'avons pas ces frontières figées entre les classes sociales".
"Je préfère avoir de la pluie toute ma vie en Belgique
que de mourir d'épuisement au travail"
Liliana, qui a commencé à 3 euros de l'heure, a aujourd'- hui sa propre société et son appartement à Bruxelles. La preuve qu'on peut débuter petit et prendre de l'ampleur.
"Mais je n'ai pas oublié d'où je viens, rassure-t-elle. Il n'y a rien de honteux à faire des ménages pour s'en sortir, du moment qu'on est honnête. Je voudrais simplement offrir à mes enfants la possibilité d'étudier".
Comment ce pays va-t-il s'en sortir si tous les gens qui rêvent d'une vie moins étriquée s'en vont?
"J'espère que des gens courageux restent en Roumanie, répond Liliana. Mais moi, je n'ai qu'une vie. Je ne veux pas la sacrifier pour mon pays. Je ne suis pas si patriote. Ma famille me manque mais je préfère avoir de la pluie toute ma vie en Belgique que de mourir d'épuisement au travail".
Le train traverse les campagnes. Le long des routes, des grappes d'enfants bronzés aux yeux lumineux, cheveux en pétard et regards espiègles. Il se trouvera toujours quelqu'un, ici, pour vous mettre en garde: "Ce ne sont pas des Roumains, ce sont des Roms. C'est à cause d'eux que nous avons une mauvaise réputation en Europe". Un triste rappel mais si souvent entendu qu'on ne peut tout à fait l'ignorer…
Chez Tiberio, six des treize enfants vivent déjà à l'étranger…
les autres sont encore trop jeunes
Dans quelques heures, nous arriverons à Suceava, en Bucovine, dans le nord de la Moldavie roumaine. Il y a là-bas des villages où tous les jeunes sont partis faire des chantiers et des ménages en Belgique. A quoi ressemblent ces villages fantômes, dont une partie du coeur bat du côté de chez nous ?
A la gare, nous attendent Veronica (30 ans) et Martha (22 ans). La première est jeune fille au pair chez l'une de mes amies. Sa soeur travaille comme externe auprès d'un couple âgé de Uccle. Au volant, leur cousin, Tiberio, qui vit lui aussi en Belgique. Ils partagent tous trois un appartement du côté de Bockstael, le "fief" des Roumains de Bucovine.
Tiberio nous conduit direct chez Daniel, le père de Martha et Veronica, chauffeur de poids lourds à la retraite. Il vit tout seul dans cette grande ferme depuis le décès de sa femme, l'année dernière. Pour unique compagnie, quelques têtes de bétail. Mais Daniel a de la chance: il a encore trois filles en Roumanie, qui s'occupent de lui avec un dévouement peu commun. L'une fait le ménage, l'autre le repas. Ses cinq autres enfants, qui vivent en Italie et en Belgique, lui envoient de l'argent pour entretenir la maison. D'autres familles sont plus durement touchées par l'expatriation. Chez Tiberio, six des treize enfants vivent déjà à l'étranger. "Les autres sont encore trop jeunes, mais dans deux ans, nous y serons peut-être tous".
Pour l'heure, la famille de Daniel est au complet. Chaque été, le clan se rassemble. Les événements s'enchaînent. Virginia s'est mariée hier. Daniela accouche aujourd'hui. Les "Belges" découvrent pour la première fois Ben, le dernier-né d'Olga.
Le temps passe en cafés sucrés, en charcuteries, en rassemblements sans but dans la cuisine d'apparat (car, en réalité, tout se passe dans l'arrière-cuisine, où l'on cuisine vraiment). On organise des barbecues au bord de l'eau. Des amis se marient chaque week-end. Veronica explique : "Nous sommes néo-évangélistes". Comprenez : de pieux conservateurs pour qui ni l'alcool, ni le tabac, ni les relations sexuelles hors mariage ne sont au programme d'une vie honnête.
"A notre salut en roumain, le vieux berger répond: Bonjour, non?"
Martha et Veronica nous emmènent voir leur village, organisé autour d'un vaste pâturage commun. Chaque famille vient y faire paître sa vache, son cheval, ses moutons. Les oies sont lâchées. Un vieux berger traite ses brebis à la main. On s'apprête à le saluer de notre meilleur accent roumain. Il anticipe. "Bonjour, non?" Sa nièce travaille à Uccle. Ici, en plein coeur de la Roumanie profonde, il ne se trouvera personne qui ne sache situer Laeken ou Waterloo sur une carte.
Une BMW immatriculée en Belgique s'arrête à notre hauteur. C'est Marcel. Il a bien réussi dans la construction. "Sur ce village de cinq cents personnes, il y en a plus de soixante en Belgique, explique-t-il. Mais dans le village d'à côté, à Bosanci, ils sont des milliers à vivre en Belgique. On ne voit que des plaques belges là bas!".
Ce soir, Marcel reprend la route. "Les parents vont pleurer. La famille, le gazon vont nous manquer. Mais vivre ici, ce n'est pas possible. On ne pourrait jamais mettre un centime de côté. Or, tous les Roumains veulent avoir leur maison.
"Et c'est bien là l'enjeu. Si les Belges ont une brique dans le ventre, les Roumains ont le parpaing dans le coeur. Au milieu des vieilles fermes de bois poussent des palaces de béton, qui ne s'achèvent jamais. Il faut avoir une confiance démesurée en soi, en l'avenir et en la famille nombreuse pour se construire des maisons pareilles ! Daniela, la soeur de Martha et Veronica, sait qu'elle ne verra jamais la fin de ses travaux. " On vit dans un bâtiment à l'arrière, avec les deux enfants. Il n'y a qu'une chambre. On sera vieux quand tout sera fini mais on le fait pour eux".
L'argent belge, patiemment gagné à coups de titres-services et de chantiers six jours sur sept, est épargné centime après centime. On vit en Belgique dans des appartements minuscules pour pouvoir investir dans des murs, en Bucovine. "Pour les vieux jours".
Lentement, chaque été, les hommes travaillent aux finitions, avec l'aide des frères et des cousins. Leur rêve est d'avoir une maison comme celle d'Olga, toute de grilles rutilantes et de camelote bling-bling. Il faut comprendre: "Pendant longtemps, on avait de l'argent mais on ne pouvait rien acheter du tout. Les magasins étaient vides. Aujourd'hui, c'est l'inverse !".
L'ouverture des frontières et des marchés a été une bouffée d'air pour les familles roumaines. Veronica a ramené du Minute Maid pour le mariage de Virginia, une Senseo pour Olga. Les jours de fête, on traîne au nouveau centre commercial de Suceava.
Ils reviendront l'été prochain… voir le père qui vieillit,
les soeurs restées au pays
Avant de repartir, Veronica nous montre la pièce où son papa entrepose les tissus qui constitueront le trousseau de ses filles encore à marier: des draps, des couettes, des tapis en laine de mouton, achetés en Ukraine ou faits maison par leur maman. Partout, on retrouve cet ordre impeccable.
J'ose une question un peu tordue: "Que préférez- vous: faire le ménage ou garder des enfants?" Elles vont sans doute me répondre qu'elles n'ont pas le choix, genre "c'est la vie, qu'est-ce que tu veux?" Mais les yeux de Martha s'illuminent: "Je ne sais pas. Nous aimons les deux; ça fait partie de notre culture. On aime que tout soit propre et on aime les enfants".
Bientôt, il faudra repartir, en minibus, vers la Belgique. Elles ne reviendront que l'été prochain. Voir leur père qui vieillit, une maison qui se construit, les soeurs restées au pays.
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