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SOMMAIRE

«Ici Noël Bernard… Radio Europe Libre»

Synthèse de Yves Lelong
«Ici Noël Bernard… Radio Europe Libre»









Le journaliste exilé était la voix de la Roumanie qui espérait.


   L’histoire de Radio Free Europe se confond avec celle de la guerre froide. Elle en est devenue le symbole. Cette station de radio financée par le Congrès américain a vu son influence s’accroître après la nomination de Noël Bernard à la tête de la section roumaine. Son audience fut telle que Nicolae Ceausescu ordonna l’élimination du journaliste, devenu sa bête noire.
   Noël Bernard, né le 25 février 1925 à Bucarest d’un père juif et d’une mère d’origine allemande, a été nommé à la fin de 1954 directeur du département de langue roumaine de Radio Europe Libre. Il fut et restera le plus jeune directeur de département de Radio Europe Libre.
  «Il est celui qui, par son talent, son dévouement, son patriotisme, son sacrifice a fait qu’une station de radio située à 2000 km de la Roumanie, financée par des capitaux américains, guidée par un esprit de solidarité jamais démenti à l’égard de celles et de ceux auxquels elle s’adressait, est parvenue à leur fournir soir après soir des «bulletins d’analyse» sur notre pays. C’était l’histoire de notre vie […]», explique Emil Hurezeanu, l’un des successeurs de Noël Bernard à la direction de Free Europe.

                   Un coup de génie : le tremblement de terre de 1977 en direct

   Lors du tremblement de terre du 4 mars 1977, Radio Europe Libre a fait ce que ni la Télévision roumaine ni Radio Bucarest n’ont eu le droit de faire. Elle s’est montrée tout au long de ces soirées et nuits d’alerte proche des Roumains en détresse et de ceux qui n’avaient aucune nouvelle de leurs proches ou de leurs amis se trouvant dans les zones sinistrées.
   L’une des dernières images que Noël Bernard avait gardée de son pays natal était celle de l’effondrement du Carlton, lors du tremblement de terre du 10 novembre 1940.
   L’établissement se trouvait dans le voisinage de l’immeuble où il habitait. Ce souvenir a probablement été à l’origine de la décision de faire de Radio Europe Libre dont le siège se situait à Munich, le canal d’information le plus complet et le plus fiable sur ce qui se passait dans le pays à ce moment-là.
   Le couple Ceausescu, lui, avait décidé de mettre cette tragédie au service de son propre culte de la personnalité en s’appuyant sur les médias de Bucarest. Quoiqu’il en soit, la décision prise le vendredi 4 mars au soir par Noël Bernard fut un coup de génie.
   Deux interviews réalisées par Noël Bernard ont enrichi dernièrement les archives sonores de la radio - aujourd‘hui transférées à Prague - l’une de Yehudi Menuhin et l’autre de l’ex-ministre des Affaires étrangères roumain, Grigore Gafencu témoignant sur l’affaire de la légation de Roumanie à Berne (1). Dans ces deux documents sonores, Noël Bernard démontre qu’il faisait déjà preuve d’un esprit fondamentalement intègre et démocratique alors que la déontologie des normes éditoriales n’avait pas encore été édictée. Elles devaient l’être seulement après la Révolution hongroise de 1956.
    Fervent anticommuniste, le jeune patron du département roumain savait que ni la violence, ni les actes terroristes ne pourraient délivrer la Roumanie du communisme. C’est pourquoi, Noël Bernard condamna fermement sur les ondes la célèbre attaque terroriste du groupe Beldeanu à la légation roumaine de Berne en Suisse.

                 La hantise des extrémistes et de la Securitate

   Si l’attitude de Bernard a été un acte de courage et de sagesse, elle n’était pas tout-à-fait du goût des diverses ligues d‘exilés roumains qui se caractérisaient, surtout à cette époque, par un esprit extrémiste et des convictions autoritaires.
   En fait, la relation avec ces exilés, regroupés au sein d’associations délabrées aux penchants radicaux, obsédées par la peur d’être contaminées par des éléments extérieurs aux intérêts divergents ou d’être infiltrées par la Securitate, a été, pendant toute cette période, un problème difficile à gérer. Ce qui donna de nombreux maux de tête non seulement à Noël Bernard mais aussi à ses successeurs : Mihai Cismarescu, Vlad Georgescu, Nicolae Stroescu-Stinisoara. Les services secrets du pouvoir communiste surent exploiter au maximum cette délicate situation, inventant même ou simulant des conflits à l’intérieur de la station.
   Aujourd’hui encore, il est difficile de savoir pourquoi Noël Bernard a quitté Radio Europe Libre en 1958. En fait, il n’y eut pas que lui : l’intégralité des instances directionnelles de la station, à commencer par les directeurs américains, avaient été remplacée. La famille de Noël Bernard, établie aujourd’hui aux Etats-Unis, garde les lettres dans lesquelles les dirigeants américains reconnaissaient les immenses mérites de l’ancien directeur. Et il ne s’agissait pas seulement d’une reconnaissance formelle ou de complaisance.
   Quelques années plus tard, une direction aux vues plus libérales fut rétablie à la tête de Radio Europe Libre. Le nouveau directeur, Ralph Walter, qui connaissait bien Noël Bernard, usa de tout son pouvoir pour ramener le grand journaliste à la tête de la section roumaine, au printemps de l’année 1966. «Le seul véritable opposant au régime de Ceausescu»
    Une fois revenu à Munich, Noël Bernard s’attacha à faire du département roumain une radio à part entière, une alternative aux mensonges déversés quotidiennement sur les stations radiophoniques officielles roumaines. Radio Europe Libre allait évoluer et se convertir en une tribune authentiquement roumaine, capable d’offrir à ses auditeurs non seulement des informations mais aussi des émissions exemplaires et de haut niveau sur l’actualité politique interne et internationale.
    Le département roumain, poids lourd de l’activité de la station, fut reconfiguré et renforcé. Le rêve était devenu réalité : Noël Bernard avait créé la forme moderne de Radio Europe Libre.
    La première des réussites de Noël Bernard fut celle d’avoir programmé des émissions culturelles. En 1962, il s’attacha la collaboration de Monica Lovinescu et de Virgil Ierunca, exilés roumains à Paris depuis 1947 qui, depuis la France, animèrent des chroniques intitulées «Teze si entiteze la Paris». Alors que les relations franco-américaines n’étaient pas au beau fixe surtout à cause de la décision du général de Gaulle de sortir la France des structures militaires de l’OTAN, on peut imaginer qu’il ne lui fut sûrement pas facile de convaincre ses supérieurs américains d’assumer les dépenses supplémentaires qu’impliquaient la réalisation et la transmission des programmes parisiens dans de bonnes conditions éditoriales et techniques. Les émissions rencontrèrent un énorme succès et auront un impact considérable à tel point que Radio Europe Libre est devenue le principal sinon le seul véritable opposant au régime de Ceausescu.
     En 1969, Noël Bernard recruta Cornel Chiriac, réfugié en Occident depuis peu, lui offrant ainsi une chance inespérée de pouvoir continuer sur les ondes courtes son émission musicale «Métronome» qu’il avait lancée à Bucarest. A la mort du célèbre réalisateur, assassiné en 1975, Bernard réalisa une émouvante émission en sa mémoire (disponible sur le site de Radio Europe Libre).

                    Décédé (ou assassiné ?) dans des conditions suspectes

    Si Noël Bernard rencontra au cours de sa mission de nombreux problèmes éditoriaux et administratifs, il fut pourtant souvent présent sur les ondes comme réalisateur de nombreux débats et tables rondes ayant pour thème la Roumanie et les droits de l’homme. Mais surtout, c’était son éditorial hebdomadaire qui le distinguait de tous, un véritable événement radiophonique dans lequel, à la fin de chaque semaine et en l’espace de dix minutes, il analysait au scalpel la vie politique intérieure et extérieure de la semaine écoulée.
    Noël Bernard est mort le 23 décembre 1981, à 56 ans, des suites d’un cancer des poumons. Les deux grands intellectuels auteurs des chroniques «Teze si antireze la Paris» Monica Lovinescu et Virgil Ierunca, n’oublièrent jamais sa lutte et manifestèrent leur respect en écrivant une émouvante nécrologie. Monica Lovinescu annonça que désormais toutes ses thèses seraient dédiées à sa mémoire. Son décès intervenu dans des conditions suspectes, non encore complètement élucidées, laisse penser qu’il aurait été victime, sur ordre de Nicolae Ceausescu, des agissements de la police secrète. Quelques indices le prouveraient.
     Un an après le décès de Noël Bernard, paraîtra aux éditions «Ion Dumitru» de Munich, sous la direction de Ioan Magura-Bernard, un ouvrage regroupant une sélection de ses éditoriaux les plus significatifs intitulé «Ici, Radio Europe Libre», et dans lesquels il livrait son intime conviction : celle qu’une Europe libre finira par exister et que, tôt ou tard, la Roumanie en fera partie.

                    Prédisant la fin du communisme

     On trouvera ce livre en Roumanie après la chute du régime fin 1989. Mais ceux qui ont la curiosité de relire aujourd’hui ces textes datant d’il y a plusieurs dizaines d’années seraient sans doute surpris de la qualité, de la justesse voire de la bienveillance des analyses. Il avait pressenti parmi les premiers comment Nicolae Ceausescu allait se forger ce culte malsain de sa personnalité et mettre la Roumanie à la botte de son pouvoir personnel. Il avait aussi entrevu comment le pays allait se diriger vers le désastre et l’impact des événements polonais du début des années 80. Dans l’un de ses derniers éditoriaux de l’été 1981, il laissait entendre que la «maladie polonaise» signifiait le début de la fin pour l’ensemble du système communisto-stalinien est-européen.
     Mais aujourd’hui encore, les autorités roumaines n’ont toujours pas rempli leur promesse de donner son nom à une rue de la capitale.

   (1) Dans la nuit du 14 au 15 février 1955 des individus d'origine roumaine pénétraient de force dans l'hôtel de la légation de Roumanie à Berne. Quelques instants plus tard, le chauffeur de la légation était abattu. La police, alertée par des habitants du quartier, arrivait sur les lieux et arrêtait l'un des agresseurs qui tentait de s'enfuir. Il était porteur de documents provenant de la chancellerie de la légation. Ceux-ci furent immédiatement restitués au chargé d'affaires de Roumanie que la police avait aidé à s'échapper de la légation.

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