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Sur les marchés de Bucarest, la honte du «cirque politique»

Laura-Maria Ilie et Florentin Cassonnet (Le Courrier des Balkans)
 Sur les marchés de Bucarest, la honte du «cirque politique»









“Je n’ai pas voté depuis 15 ans, il n’y a pas d’alternative, ils volent et mentent tous”


   Les Roumains sont (presque) tous contre le PSD, le parti de la nomenklatura et des héritiers du communisme, et ses ordonnances d’urgence favorables aux corrompus, et pourtant il a très largement remporté les élections législatives de décembre... Entre la honte du «cirque politique», le défaitisme, la peur de s’engager et l’attrait nouveau de la révolte, on discute ferme sur le marché de Drumul Taberei, un quartier populaire de la banlieue ouest de Bucarest. Reportage.
  «Ça fait 27 ans que je n’ai pas voté, tout le monde est tellement corrompu...» Voilà comment ça commence la moitié du temps. Cette fois, c’est Nicolae Grigorescu qui prononce la phrase, mais ça pourrait être n’importe quel autre Roumain. Et si elle n’est pas dite, elle est sous-entendue. C’est devenu un poncif, un cliché, une ritournelle, un patrimoine qui se transmet de père en fils. Nicolae a 56 ans, il vend des vêtements sur le marché de Drumul Taberei, à Bucarest. Un petit étal bien rempli, enclos de deux taules, recouvert d’une troisième. Quand on lui demande s’il est allé manifester, il laisse passer une longue pause et répond, avec les yeux d’un gamin en train de mentir : «oui, bien sûr».
  Autre variante : «Je n’ai pas voté depuis 15 ans, il n’y a pas d’alternative, ils volent et mentent tous». C’est un autre cinquantenaire qui parle, Gheorge, lui aussi commerçant au marché. Comme Nicolae, Gheorge soutient les manifestations contre le gouvernement PSD-ALDE et ses ordonnances d’urgence, mais contrairement à Nicolae, il l’admet : «Je travaille du matin au soir, je n’ai pas la force d’aller manifester après cela».

                 «Pourtant, çà commençait plutôt bien,
                   ils ont un peu augmenté les pensions et les salaires»

   «Je n’ai pas voté parce que je n’avais personne pour qui voter» : Maria a 60 ans, elle soutient le combat contre les ordonnances. Son amie renchérit : « C’est normal que les jeunes ne soient pas contents, vous ne voyez pas ce qui se passe dans ce pays ? Mes enfants sont allés manifester». Elle ne s’est pas abstenue aux élections de décembre, mais ne veut pas dire pour qui elle a voté. «C’est personnel». C’est une réponse souvent opposée, ce secret du vote, avec parfois quelque chose qui perce dans cette réaction, de l’ordre de la honte et de la culpabilité.
   En Roumanie, ce sont des sentiments répandus dès lors qu’il s’agit de politique. Difficiles à saisir mais latents et omniprésents. La honte d’être chaque jour spectateur involontaire d’un «cirque». La culpabilité de savoir que chacun à sa micro-part de responsabilité dans l’état du «système» puisque chacun doit bien, de temps en temps, jouer selon les mêmes règles du jeu. C’est un élément d’explication de l’abstention massive et chronique. Pour se protéger de ces sentiments, on s’éloigne de ce qui les provoque ; pour se protéger du «cirque» politique, on s’éloigne des élections.
  Un peu plus tard, on rencontre Cristi, 32 ans, avide de s’exprimer. «J’y étais, Place Victoriei. En paix, avec des amis, on avait des pancartes et des drapeaux. Les gens devraient sortir et protester pour qu’on change quelque chose. Pas rester chez eux en attendant que les jeunes aillent se battre pour le pays tout entier».
  En décembre, Cristi a voté aux élections législatives. Pour le PSD. Ni honte, ni culpabilité chez lui, juste un sourire aux lèvres au moment de l’aveu. « Je croyais qu’ils allaient changer quelque chose mais ils n’ont rien changé. Ça commençait plutôt bien, ils ont un peu augmenté les pensions et les salaires, c’est ça qui nous intéresse, après tout. Mais pour quoi ? Pour renverser tout le seau de lait avec ces ordonnances».

                  «Tout çà, c’est la faute à Basescu» !»

  «Je ne suis d’accord ni avec les ordonnances, ni avec ce qui se passe dans la rue. Ils pourraient manifester de façon civilisée», ronchonne un vendeur de fruit et de palinca. Pour y avoir pris part, on lui répond «les manifestations sont très calmes». – «Je ne suis pas d’accord». Un couple de retraités qui passait par là tend l’oreille et s’arrête. L’homme veut réagir à propos des ordonnances : «Vous avez vu la situation dans les prisons ? Il faut les nettoyer, c’est sale, il y a des cafards. Il faut en relâcher une partie pour rénover, pour nettoyer.
  - Même si ça blanchit les hommes politiques corrompus ?
  - Mais ils ont clairement dit qu’ils n’allaient pas relâcher les hommes politiques.
  - Avez-vous voté en décembre ?
  - Bien sûr, répond le vieil homme, pour les gagnants (le PSD)».
  Sa femme : «Moi, je n’étais pas à Bucarest mais si j’avais voté, ç’aurait été aussi pour le PSD».
  -Que penseriez-vous si les dossiers des hommes politiques poursuivis par la justice étaient classés ?
  La dame : «Je ne suis pas d’accord mais est-ce que vous savez que la plupart de ces dossiers ont été inventés par le Service roumain de l’information (SRI) ?».
  Le couple s’en va en lâchant ses dernières pensées : « Tout ce qui se passe aujourd’hui avec la Justice, ce système tout entier, c’est le système de Basescu, l’ancien président. Tout a commencé avec Basescu».

               «Si on est d’accord avec les ordonnances ?...
                Mais qui peut être d’accord avec ça ?»

   Radu (39 ans) et Robert (40 ans) boivent une bière debout près d’une table ronde. Ils sont un peu alcoolisés, mais pas saouls, et s’expriment avec raison. Ils refusent d’abord de parler puis ne peuvent s’en empêcher - tout le monde parle du passage en force nocturne du gouvernement pour faire passer son projet : «Si on est d’accord avec les ordonnances ? Nous qui payons toutes les taxes et qui sommes «vai de capul nostru», pauvres parmi les pauvres, si on est d’accord ? Qui peut être d’accord avec ça ?
  - Vous êtes d’accord avec les manifestants ?
  - Bien sûr, on y va ce soir, nous aussi. On n’y est jamais allés mais on y va aujourd’hui.
Et j’espère que dimanche on sera un million !
  - Est-ce que vous avez voté en décembre ?
  - Non, on avait personne pour qui voter.
  - Et voteriez-vous si des élections anticipées étaient organisées ?
  -Ah oui, tout le pays voterait contre le PSD. Qui peut être d’accord avec ce qu’ils font ? »
  À ce moment-là, on se souvient d’une élection où la participation était plus forte, même si « tout le pays» n’a pas voté. C’était en 2014, pour les présidentielles. Les Roumains se sont mobilisés en masse pour faire perdre Victor Ponta, alors Premier ministre et président du PSD, n°1 au hit-parade de la corruption à ce moment là, après avoir détrôné Nastase, comme dans le scénario de Radu et Robert.
  Un an plus tard, en novembre 2015, Victor Ponta, qui avait conservé sa majorité parlementaire et donc ses fonctions, démissionnait après le drame du club Colectiv et un «gouvernement technocratique» était composé pour administrer le pays jusqu’aux élections suivantes - les législatives de décembre 2016. Lors de ces dernières, l’abstention est revenue à son niveau habituel (plus de la moitié du corps électoral) et, en l’absence de réelle opposition politique sérieuse, le PSD, comme par une sorte de réflexe ou de retour automatique à ses comportements pavloviens, a de nouveau gagné.

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