La première des libertés est la liberté de tout dire.

SOMMAIRE

«Une autre question?»

«Une autre question?»









Emporté par sa morgue, le pouvoir déchaine la rue


  Fort du résultat des dernières élections, remportées haut la main mais avec une très faible participation, le gouvernement PSD (nomenklatura et héritiers du communisme) qui en est issu s’est crû tout permis, notamment de se donner l’absolution pour les innombrables actes de corruption commis par ses membres les plus en vue, en essayant de faire voter en urgence et en catimini, une loi dans ce sens, dans la nuit du 31 janvier.
   La sanction a été immédiate, apportée par la rue, électeurs déçus et abstentionnistes repentis, citoyens ulcérés - notamment les jeunes - bras dessus-bras dessous, manifestant pendant deux semaine sans désemparer à travers tout le pays. D’autant plus que le pouvoir avait affiché sa morgue comme l’a illustré le ministre de la Justice, Florin Iordache, auteur de la loi d’amnistie qui a mis le feu aux poudres, faisant sortir de leurs gonds plus de 500 000 Roumains par -11°, ce qui lui a aussi coûté sa place et l’a obligé à retirer son projet.
  «Alta întrebare? » - une autre question? - ces deux mots répétés une vingtaine de fois en seulement quelques minutes par Florin Iordache, lors d’une conférence de presse convoquée pour faire point sur les évènements, avaient mis le feu aux poudres, soulignant le peu de considération du pouvoir pour ses concitoyens. Certes, il y avait eu auparavant l'élément le plus grave, le décret gouvernemental adopté à la va-vite, tard en soirée, qui balayait d'un trait l'abus de fonction en cas de prise illégale d'intérêts se chiffrant à moins d'une cinquantaine de milliers d'euros.
   En le rayant du Code pénal pour en faire une cause civile, il permettait ainsi d’absoudre son chef de file Liviu Dragnea, condamné par la Justice, ce qui l’empêchait légalement de réaliser son ambition devenir Premier ministre.
   Toutefois, c'est le regard mi-agacé, mi-acculé de Florin Iordache, et surtout son appel en boucle, presque machinal, à poser «alta întrebare», des questions trouvant des réponses avares, qui ont à nouveau fait exploser la «polenta» roumaine, comme certains se sont empressés de le penser à haute voix.

                   Trente ans après le retour à la liberté

   Les experts des sciences humaines ne cessent de l'expliquer. Depuis la chute du communisme, les clivages entre les différents «univers» roumains - rural, urbain, moderne, traditionnel etc., mondes dont les contours sont flous - se creusent et s'accumulent. Une des conséquences en a été le repli sur soi-même, l'apathie, voire la résignation ou le fatalisme, quelle que soit la catégorie d'appartenance, la faible présence aux urnes en étant le révélateur.
   Néanmoins, des signes d'un changement radical s’étaient déjà faits jour ces dernières années, lors des protestations contre l’exploitation aurifère de Rosia Montana de 2013, des élections présidentielles de 2014, de l'incendie du club Colectiv, en 2015, de la campagne de la coalition pour la famille traditionnelle, en 2016, préfigurant les derniers évènements.
   Près de 30 ans après son retour à la liberté, la Roumanie est ainsi en train de vivre une des mutations les plus importantes de son histoire: l'esprit contestataire d'une partie de sa population, aussi bien urbaine que rurale, moderne que traditionnelle, passe d'une étape déclarative (déclarations sur les réseaux sociaux et ainsi de suite, grogne plus ou moins masquée) à l'action, que ce soit contre ou en faveur du pouvoir politique.
   Pour les Roumains sortis en masse réclamer des comptes au gouvernement, se massant devant son siège, Piata Victoriei à Bucarest, mais aussi dans toutes les grandes villes du pays, ces protestations ont été l'échappatoire d'une colère absolue, l'expression du ras-le-bol et même un geste de la dernière chance, dans une démarche inédite après 1989, celle de réclamer des dirigeants "crédibles d'un point de vue moral". Cela alors que les Roumains étaient, du moins jusqu'à présent, loin d'être des férus des manifs ou des champions de l'implication sociale (seuls 14% d’entre-eux font du bénévolat).

                    Une société civile responsable et
                    une Roumanie respectable

   Toutefois, ces forces n'ont pas sombré dans une spirale négative ou destructrice, mais dans un débordement d'ironie et d'autodérision, de prise de conscience et d'action civique, de créativité. Slogans, panonceaux, images, lasers, desseins, montages photo, vidéo, audio - sortis notamment des méninges de Monsieur et de Madame Tout-le-monde ont pris de court, par leur pétillance, les observateurs.
   Mais la lutte entamée par cette toute jeune société civile est délicate et promet d’être très longue car les Roumains s’attaquent aux fondements d’un système hérité du communisme. L’apathie face au pouvoir et la corruption a conditionné plusieurs générations, qui constituent aujourd’hui le terreau électoral du PSD. L’ombre de Ceausescu se dessinait encore et toujours Piata Victoriei.
  «Il n’est pas mort, il s’est laissé pousser la moustache…» entonnaient chaque soir les manifestants, montrant du doigt et brocardant le leader des sociaux-démocrates, Liviu Dragnea, devenu le Roumain le plus honni dans son pays. Pour le réalisateur Cristian Mungiu, Palme d’or 2007 à Cannes, ce mouvement envoie le «signal puissant de la naissance d’une conscience civique forte et de l’image d’une Roumanie respectable». Parce que, souffle-t-il, «les manifestants sont civilisés, éduqués, informés et militent essentiellement pour la loyauté, le respect des lois, contre la corruption, la ruse et les abus».

Les articles les plus lus

Tous droits réservés