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En Roumanie, le rêve européen de la classe moyenne

Marie Verdier (La Croix)
En Roumanie, le rêve européen de la classe moyenne
 






«On a des droits, on peut agir ! On commence à le comprendre
».

  La nouvelle classe moyenne et pro-européenne roumaine, qui veut en découdre avec la corruption et l’autoritarisme, se cherche des représentants politiques. Mais Le parti social-démocrate, héritier du Parti communiste roumain et de ses pratiques, garde la main sur le monde rural où vit la moitié de la population.
  Et maintenant ? « Ça me fait mal au cœur, toute cette énergie civique qui s’évapore. » Carmen, psychologue, la quarantaine, est attablée avec d’autres femmes à une terrasse du vieux Bucarest. Il y a peu encore, elles se connaissaient au travers de leur groupe de femmes sur Facebook. Grâce à l’information qui s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, elles se sont ruées dans la rue cette fameuse nuit du 31 janvier, puis les soirs et les week-ends qui ont suivi la décision des dirigeants roumains de remettre en cause la lutte contre la corruption.
   Dimanche 5 mars, plusieurs milliers de personnes ont cherché à maintenir la flamme de la mobilisation en brandissant le slogan « #rezist » et en scandant : «Nous ne voulons pas devenir une nation de voleurs».
   Carmen s’égaie, émue encore de l’audace de la société civile émergente qui a contraint le gouvernement et le Parlement roumains à abroger, le 21 février, un décret d’urgence pris en catimini le 31 au soir pour partiellement dépénaliser la corruption.

                 «On a des droits, on peut agir ! On commence à le comprendre»

  «C’était violent, comme un coup de poing dans l’estomac», se souvient Constantin Stancescu. Cet enseignant à la retraite de 71 ans est lui aussi allé crier sa colère contre ce projet de blanchir des personnalités politiques, à commencer par Liviu Dragnea, président de la Chambre des députés et chef du Parti social-démocrate (PSD) au pouvoir, lui-même condamné pour fraude électorale et poursuivi pour corruption. «On a des droits, on peut agir ! On commence à le comprendre», se réjouit Elena Ghioc, de la jeune ONG «Initiative Roumanie», qui milite pour la bonne gouvernance et ne compte pas lâcher les hommes politiques.
  Pourtant, le printemps, qui vient d’arriver à Bucarest, a une odeur de lendemains de fête. Le Parlement discute déjà d’un projet de loi sur la grâce et les réductions de peine pour désengorger les prisons, sans qu’il ne soit tranché si certains délits pour corruption seront concernés.
  «Dès qu’on tourne la tête, la classe politique menace d’agir contre la loi. On ne peut pas être sur le qui-vive en permanence et surveiller chaque document, soupire Anda. Si seulement le mouvement pouvait renforcer l’opposition politique et inciter les jeunes à aller voter…» La jeune femme de 35 ans, qui dirige une boutique de mode en ligne, fait partie de cette Roumanie urbaine qui vote et se révolte, les yeux et le cœur tournés vers Bruxelles.

                    80 % des manifestants avaient voté aux législatives de décembre

   D’après un sondage, 80 % des manifestants s’étaient déplacés aux urnes pour les élections législatives qui s’étaient déroulées deux mois auparavant, en décembre, alors que le taux de participation n’avait pas atteint 40 % au niveau national. «Depuis quelques années, on voit poindre une culture de la révolte contre l’autoritarisme populiste et contre ceux qui estiment qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent dès lors qu’ils accèdent au pouvoir», estime l’anthropologue Vintila Mihailescu. «Les manifestants ne sont que le sommet de l’iceberg. Si l’on ajoute tous ceux qui les soutiennent tacitement, cela fait beaucoup de mécontents. L’énergie existe, c’est certain, mais on ne sait pas où elle mène».
  La société civile demeure sans tête et sans véritable relais politique pour porter ses idéaux. «Le PSD n’a pas de concurrents, analyse le politologue Cristian Pirvulescu. Le parti libéral est en crise ; le nouveau parti USR (Union sauvez la Roumanie), qui a remporté 8,9 % des voix et auxquels croient de nombreux manifestants, est en fait très hétéroclite. Le PSD garde la main sur le monde rural».

                     Loin des grandes villes,
                     une autre Roumanie en état de quasi-servage

  C’est là que vivent la moitié des Roumains, que le PSD maintient «en état de quasi-servage», affirme un diplomate qui explique : «Il y a eu de la croissance et de la course au consumérisme en Roumanie depuis l’adhésion du pays à l’Union européenne en 2007, mais pas de développement. L’indice de développement humain stagne depuis 2011».
  Cette Roumanie d’un autre âge n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres de la capitale et de ses cafés branchés. Sur la route du sud, le département rural de Teleorman, fief de Liviu Dragnea, est une succession de villages aux masures branlantes, aux ruelles boueuses non asphaltées, aux cabanons en guise de latrines - 36 % de la population rurale n’a pas de toilettes modernes - et où parfois une carriole à cheval se fraye un chemin. En poursuivant jusqu’à Alexandria, le chef-lieu de 50 000 habitants, on plonge dans cette autre Roumanie, sous l’emprise du parti au pouvoir.

                    Manifester le visage caché par crainte du PSD

   Razvan, 37 ans, a lui aussi battu le pavé dans la rue d’Alexandria la nuit du 31 janvier. Ils étaient vingt-deux, puis cinquante le deuxième soir, cent cinquante le troisième. «Des héros», souligne Carmen Dumitrescu, jeune journaliste qui tient tête à la nomenklatura locale.
  «Les gens nous regardaient par la fenêtre la lumière éteinte pour ne pas être vus. Ceux qui nous soutenaient avaient allumé leur lampe, raconte Razvan. Beaucoup de gens sont effrayés. Mon père, très perturbé, avait en mémoire les répressions passées. Il m’a encouragé à aller manifester à Bucarest. Mon frère, lui, s’est caché le visage pour ne pas subir ensuite de représailles pour son business. Vous savez, le PSD dirige tout ici, les administrations comme les entreprises privées».
  Razvan, lui, est éleveur d’abeilles et producteur de miel. Il s’est senti libre et à l’abri des salves hostiles sur Facebook : « Le PSD crée régulièrement des faux comptes, mais heureusement j’ai aussi gagné de nombreux nouveaux amis qui viennent d’ailleurs. Avec ces bulles qui se créent partout dans le pays, on ne se sent pas seul».
  Oana, réceptionniste dans un restaurant, a aussi fait partie du groupe des vingt-deux. Mais elle n’aborde pas ce sujet sensible au travail ni en famille : ses frères et sa mère votent PSD, ce qui leur procure des avantages», admet-elle, acceptant de témoigner alors que tant redoutent de s’exprimer à Alexandria.

                     Le pays se vide de ses compétences

  Le PSD a remporté 62 % des suffrages dans le département (45,5 % au niveau national). «Même s’ils ne sont pas des communistes, ils se comportent comme des communistes. Ils ont tout vendu, mais où est l’argent, où sont les hôpitaux, les écoles et les autoroutes ?», tempête Mihai venu de Bucarest. Il y a bien une rutilante antenne universitaire construite en 2007 à Alexandria, mais on ne voit pas un seul étudiant sur le campus…
  Mihai tente en vain de convaincre Daniel autour d’un café. Pompier militaire, Daniel défend le PSD qui «vote des bons budgets pour l’armée» et «veut améliorer la vie des gens». Samedi dernier encore, la ministre du travail a promis un doublement des bas salaires, une annonce décriée comme «purement politique», alors que la Roumanie continue à se vider de ses habitants et de ses compétences. Trois millions sont partis en une vingtaine d’années. Selon le syndicat Sanitas du secteur de la santé, 14 000 médecins et 28 000 infirmières ont quitté le pays entre 2009 à 2015.

                    Une «maturation durable et irréversible» de la société

  «À Alexandria, heureusement les gens ne sont pas mobilisés et tout rentre dans l’ordre», se réjouit Daniel. Il y a des bulles d’espoir et beaucoup de fatalisme dans les rues. «Les gens savent que s’ils contestent, eux ou leurs proches en paieront le prix, quand toute l’agitation sera retombée et que les regards se seront détournés», s’attriste Carmen Dumitrescu qui se promet d’aller poursuivre sa vie ailleurs.
   Pour Vintila Mihailescu, le décalage entre les deux Roumanie, l’urbaine et la rurale, «est colossal et ne cesse de grandir». Pourtant l’anthropologue pressent une «maturation durable et irréversible» d’une société qui réclame un état de droit. Oana croit que ce temps viendra «quand on changera de génération».

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