La première des libertés est la liberté de tout dire.

SOMMAIRE

En Roumanie, les réfugiés, ce n’est pas (encore) un sujet

Propos recueillis par Florentin Cassonnet (Le Courrier des Balkans)
En Roumanie, les réfugiés, ce n’est pas (encore) un sujet









Moins de 2000 demandes d’asile ont été formulées en 2016.

   Fin mars, 40 migrants ont été arrêtés alors qu’ils essayaient de traverser la frontière roumaine à partir de la Serbie. Une nouvelle route s’ouvre-t-elle à travers la Roumanie ? Le point sur la situation des réfugiés en Roumanie avec Andreea Lupascu*, aide juridique au Centre national roumain pour les réfugiés (CNRR) qui a répondu aux questions de Florentin Cassonnet pour Le Courrier des Balkans.
    C.d.B. : Il y a 10 jours, 40 migrants ont été arrêtés alors qu’ils essayaient de traverser la frontière roumaine à partir de la Serbie. Qu’est-ce que nous dit cette information ? Une nouvelle route des migrants s’ouvre-t-elle à travers la Roumanie ?
    Andreea Lupascu (A.L.) : Oui mais avec une nuance. Le nombre de migrants qui sont entrés en Roumanie par la frontière serbe a effectivement augmenté dès lors que la Hongrie a construit un mur entre elle et la Serbie à l’été 2016, mais il reste limité. L’accord entre la Turquie et l’UE signé il y a un an a contrebalancé les potentiels changements de routes migratoires, pour commencer en réduisant drastiquement le nombre de migrants entrant en Europe. J’ai appris cette information des 40 migrants arrêtés par une chaîne de télévision roumaine qu’on peut considérer comme fiable. Les journalistes faisaient état d’une «augmentation inquiétante du nombre de migrants essayant de traverser notre frontière, avec 40% de demandes d’asile en plus en 2016 par rapport à 2015». Traduit en statistiques, en 2015, la Roumanie a enregistré 1200 demandes d’asile et 1886 en 2016. Personne ne devrait appeler ça «inquiétant».

                      «La Roumanie a une réputation de pays pauvre»

   C.d.B. : Plus généralement, qui sont les réfugiés en Roumanie ? D’où viennent-ils ? Restent-ils ou sont-ils juste de passage ?
   A.L. : La plupart viennent de Syrie, d’Irak, du Pakistan et d’Afghanistan. Beaucoup d’entre eux sont entrés légalement après l’obtention d’un visa - touristique, académique, de rassemblement familial - après quoi ils ont fait leur demande d’asile. Certains avaient une connexion avec la Roumanie dans le passé : ils ont été diplômés ou ont de la famille ici, et ils ont choisi de revenir en Roumanie après un changement de situation dans leur pays d’origine. Il y a aussi les réfugiés arrivés dans le cadre du mécanisme de relocalisation. En 2016, ils représentaient environ 600 personnes, transférées de Grèce et d’Italie.
   La plupart d’entre eux trouvent difficile de survivre en Roumanie. Comme ils n’ont en général pas de preuve de leurs qualifications et ne parlent pas ou pas assez bien roumain, ils luttent entre des emplois à faible salaire ou pas d’emploi du tout. J’ai récemment parlé à des réfugiés transférés de Grèce. Ils disaient qu’ils se sentaient trompés d’avoir été amenés ici. Ils pensaient que l’UE avait des conditions d’accueil uniformes en termes d’aide financière et de logement et des standards économiques comparables. Et la première chose qu’ils découvrent ici, c’est que le salaire moyen est à 350 euros.
   Bien sûr on peut gagner plus, mais la Roumanie a une réputation de pays pauvre, raison pour laquelle certains réfugiés abandonnent avant même d’avoir essayé et décident de partir pour un autre pays européen.
   Mais il y a plein de réfugiés qui s’établissent en Roumanie et arrivent à s’intégrer. On les rencontre quotidiennement et on est satisfaits d’apprendre qu’ils sont heureux avec leur travail et qu’ils apprécient l’ambiance roumaine.
   C.d.B. : Le sujet des migrants et des réfugiés semble complètement absent des informations et du débat public. Comme si ce n’était pas un sujet ici, même après la menace du président turc Erdogan de laisser passer 15 000 réfugiés par mois. Comment l’expliquer ? Les gens s’en fichent ? Ou peut-être que ce n’est pas un problème pour eux d’accueillir des réfugiés dans leur pays ?
   A.L. : Je ne crois pas. Une étude faite en 2016 indique que 60% des Roumains n’aimerait pas avoir un musulman comme voisin, contre 30% pour la même étude en 2012. Si on regarde les réseaux sociaux ou les forums sous les articles de journaux consacrés aux réfugiés, la plupart des commentaires sont islamophobes. Évidemment les «cons» sont plus bruyants que les gens tolérants. Mais s’il n’y a pas de débat ici autour des menaces d’Erdogan par exemple, c’est sans doute parce que les Roumains ont confiance dans le fait que la Roumanie n’est pas prête de devenir une destination prisée des réfugiés. Autrement, je pense que ce serait l’hystérie autour du sujet.
   Dans les tous les cas, menace ou pas menace d’Erdogan, ce qu’il se passe aujourd’hui en Turquie devrait amener les pays de l’EU à reconsidérer si elle remplit les critères d’un «pays sûr», comme établi dans l’accord entre les deux parties. C’est particulièrement important dans les cas de demandes d’asile de citoyens turcs. Ici, on peut seulement espérer que les liens diplomatiques avec la Turquie n’entrent pas en jeu dès lors qu’il s’agit de traiter ces dossiers.
  “Certains finissent par falsifier des documents juste pour fournir ces preuves, falsifications qui les mènent à des rejets alors que les liens familiaux sont réels”.

                       Tests ADN du Pakistan envoyés en Roumanie

   C.d.B. : Combien y a-t-il de camps de réfugiés en Roumanie ? Dans quel état sont-ils ?
   A.L. : Il y a six camps et les conditions de logement sont variables. Certains sont accueillants avec un bel environnement naturel autour. D’autres, comme celui de Bucarest, ne sont pas des endroits dans lesquels on aimerait rester trop longtemps...
   Certains sont dans des villages, avec une vie sociale et culturelle et des opportunités d’emplois limités, ce qui peut être un facteur démotivant pour l’intégration. La plupart des centres de réception, comme on les appelle, n’ont pas été conçus pour l’hébergement mais pour l’administration. Voilà pourquoi à Giurgiu par exemple, près de la frontière bulgare, certains réfugiés doivent cohabiter à huit par chambre. L’an dernier, les centres étaient saturés alors que les statistiques indiquent un taux d’occupation inférieur à 50%.
   C.d.B. : À quelles difficultés êtes-vous confrontée dans le travail quotidien ?
   A.L. : D’abord, la difficulté d’attirer l’attention des autorités sur le sujet. S’occuper de l’intégration des réfugiés n’est pas politiquement payant donc les responsables politiques préfèrent se tenir à distance. Ça complique la défense des droits des réfugiés ou la promotion de lois nécessaires dans le domaine.
   Il y a aussi une confusion générale entre migrants et réfugiés qui empêche des individus qui ont droit à une protection internationale de pouvoir effectivement faire prévaloir leurs droits dans les mêmes conditions que les citoyens roumains.
   Ensuite, il y a différents acteurs privés qui sont difficiles à approcher – par exemple les banques qui la plupart du temps refusent d’ouvrir des comptes aux réfugiés, arguant qu’elles violeraient les lois européennes anti-terroristes ou des embargos. Et puis il y a ces histoires individuelles qui peuvent être difficiles à «filtrer», comme les familles déchirées.
    Une chose dont j’aime particulièrement m’occuper : les rassemblements familiaux. C’est une procédure parfois dure pour y accéder parce que les gens n’ont pas les documents administratifs nécessaires. Par exemple, on a aidé des réfugiés syriens qui avaient fondé une famille en Turquie mais n’avaient pas eu le droit d’accéder au registre civil pour enregistrer les évènements comme une naissance ou un mariage. Ou des réfugiés afghans qui ne peuvent généralement pas fournir les preuves de filiation à cause du manque d’infrastructures institutionnelles dans leur pays, des mères n’ayant pas de certificat de naissance de leur enfant, etc.
     Certains finissent par falsifier des documents juste pour fournir ces preuves, falsifications qui les mènent à des rejets alors que les liens familiaux sont réels. Dans un cas, on a réussi à prouver ces liens par tests ADN, au tribunal. On a dû collecter et transporter les échantillons de la famille du Pakistan à la Roumanie...

Les articles les plus lus

Tous droits réservés