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Eva Heyman, la petite Anne Franck d’Oradea

Yves Lelong
Eva Heyman, la petite Anne Franck d’Oradea









La fillette a été gazée à l’âge de 14 ans


«Tu te rends compte, mon petit journal, que je me suis laissée embrasser par un gendarme, celui-là même qui louche et qui s’est emparé de notre farine, histoire de ne pas nous tuer et de me laisser en vie », écrivait Eva Heyman, 13 ans, dans le journal où elle a consigné au fil des pages des témoignages terrifiants sur les horreurs vécues par les Juifs du ghetto d’Oradea*. Au printemps de l’année 1944, plus de 30 000 Juifs vivaient dans la partie nord du judet de Bihor, annexée par la Hongrie. Ils représentaient environ un tiers de de la population d’Oradea. La ghettoïsation fut mise en œuvre par les autorités hongroises d’Oradea assistées des militaires allemands. Tous les Juifs furent amenés par les gendarmes hongrois à Oradea et regroupés dans deux ghettos. Fin juin, ils furent convoyés en train vers les camps d’extermination de Pologne.
  Moins de 3 000 d’entre eux en sont revenus. Aujourd’hui, la communauté juive de d’Oradea est la deuxième de Roumanie après celle de Bucarest et compte près de 700 individus.
  Eva Heyman a vécu ces moments de terreur organisés par les autorités locales : dépossession de tous les biens de famille, traitements humiliants, entassement dans les deux ghettos de la ville et conditions de vie épouvantables. Au final, ce fut la déportation dans les camps de la mort de Pologne où Eva finit ses jours peu de temps avant qu’ils soient libérés.

                Mengele lui hurlait : «Tu as la gale, espèce de crapaud»

  L’élève Eva Heyman n’avait pas encore 14 ans quand elle consigna avec une extraordinaire acuité cette réalité glaçante préfigurant l’Holocauste. Elle a réalisé l’un des documents des plus authentiques sur l’application de la « solution finale » à l’encontre des Juifs de Bihor.
  « Mon petit journal, je suis trop petite pour pouvoir décrire tout ce que je ressens, écrivait la petite fille. 84 personnes vivent dans sept pièces. Même le hall et le couloir sont recouverts de matelas. Le soir, j’ai voulu allumer la lumière mais le courant était coupé, les Juifs n’ont pas besoin d’électricité. »
  Le 10 mai 1944, Eva notait : « Cinq jours que nous sommes ici, mon petit journal, et je te jure que j’ai l’impression que cinq années se sont passées. Je ne sais même pas comment je peux encore écrire, tant de choses horribles se sont produites depuis que je n’ai rien écrit dans tes pages ».
  «Mais je peux imaginer la suite. Souvent je me dis qu’aujourd’hui nous avons vécu ce qu’il y a de pire, mais quand je me retrouve seule, je me rends compte que tout est encore possible, le pire et même plus. Jusqu’à présent, nous avons eu de quoi manger, désormais, c’est du passé. Avant, dans le ghetto, nous pouvions aller les uns chez les autres, maintenant nous n’avons plus le droit de quitter la maison». Mariska, la servante hongroise de la famille parvint à entrer dans le ghetto grâce à la complicité bienveillance d’un gendarme. C’était avant la déportation en Pologne. Cette rencontre est rapportée par Eva dans les dernières lignes de son journal : «Mes larmes coulent, mon petit journal, je ne peux plus écrire. Je cours vers Mariska…»
  « Regarde-toi, hurla Mengele, tu as la gale, espèce de crapaud ! Va dans le fourgon ! » Mengele, le médecin tortionnaire d’Auschwitz, supervisait lui-même le transport de «matériel humain» vers les crématoires, dans des fourgons peints en jaune. Selon plusieurs témoins, Mengele aurait lui-même poussé Eva dans le fourgon de la mort. Eva Heyman a été gazée le 17 octobre 1944, à l’âge de 14 ans.

 *A lire «Neuf valises» le terrifiant et extraordinaire témoignage, pourtant emprunt d’une dose d’humour, du journaliste et écrivain juif hongrois Béla Zsolt - le beau-père même d’Eva Heyman, qui avait épousé sa mère en secondes noces - sur les conditions de vie et de détention des juifs en Hongrie et aussi à Oradea pendant la Seconde Guerre Mondiale.
  Béla Zsolt est né le 8 janvier 1895. Il étudie à Budapest, puis sert de 1914 à 1918 dans l'armée austro-hongroise sur le front russe, où il est grièvement blessé en 1918. Au retour, il entame une carrière journalistique. En septembre 1939, Béla Zsolt, Béla Zsolt cherche à fuir Paris où il est réfugié avec sa femme. Celle-ci, refusant de se séparer de ses neuf valises, le seul train à bord duquel ils peuvent monter avec l'encombrant bagage est celui de leur perdition : il les ramène à Budapest. A leur arrivée, Zsolt est envoyé aux travaux forcés en Ukraine avant d'être emprisonné puis relégué dans le ghetto de Nagyvárad (Oradea). Depuis la synagogue transformée en hôpital, il voit, sans illusion sur leur sort, les prisonniers monter dans les trains de marchandises à destination des camps et attend sa déportation imminente. Mais les Zsolt parviendront à s'échapper du ghetto. Sauvés par l'action du journaliste Rezso Kasztner qui a monnayé avec les nazis la libération de 1680 juifs, ils gagneront la Suisse en décembre 1944. Revenu en Hongrie en 1945, Zsolt participera à la création du Parti Radical, fondera l'hebdomadaire Haladás (Progrès). Entré au Parlement en 1947, il meurt le 6 février 1949.

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