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Gheorghe Muresan, le géant roumain des parquets

Clément Guillou (Le Monde)
Gheorghe Muresan, le géant roumain des parquets









L’ancien basketteur de Pau est aussi célèbre que Nadia Comaneci aux USA


  Le Roumain Gheorghe Muresan, 45 ans, a trouvé la paix avec son corps de 2,31 mètres. Le plus grand joueur de l’histoire de la NBA, par la taille, est aujourd’hui un personnage de la «pop culture» américaine.Il était de passage dernièrement dans son ancien club de l’Elan Béarnais de Pau-Orthez.
  C’est toujours le même problème face aux types de 2,31 mètres : on a facilement l’impression qu’ils nous regardent de haut. Mais depuis plus de trente ans à vivre au-dessus des deux mètres, Gheorghe Muresan, 45 ans, a appris à mettre les gens à l’aise. Le plus grand joueur de l’histoire de la NBA, par la taille - gagne aujourd’hui sa vie en souriant, et il le fait très bien.
  Ce midi-là, dans une brasserie de Pau, on interrompt pourtant un déjeuner en roumain dont tous les convives semblent atteints de nanisme. «Gidza», polo noir floqué d’un «M» jaune, saisit son assiette, déroule avec précaution son interminable carcasse et avance d’un pas malhabile vers un coin de banquette.
  Repliant ses jambes à hauteur de la table, le Roumain le plus célèbre des Etats-Unis - avec Nadia Comaneci, 70 centimètres de moins - s’assied de trois quarts, comme le passager d’un vol low cost, pour se raconter d’une voix caverneuse. Pour la première fois depuis quinze ans, il est de passage à Pau, où il s’est révélé au monde en 1992, avant de prendre la direction des Etats-Unis. En trois jours, les supporteurs de l’Elan béarnais ont pu voir sa haute stature au coup d’envoi du choc de Pro A contre le CSP Limoges, remake de la finale perdue de 1993, puis face à son club formateur de Cluj en Coupe d’Europe.
  Cinq ans que le manageur de l’Elan béarnais, Didier Gadou, son ancien capitaine, s’échinait à lui faire traverser l’Atlantique : quand on s’appelle Gheorghe Muresan, la longueur des jambes représente davantage une contrainte qu’un atout. Dans le Sud-Ouest, le Roumain a reçu une vague d’amour qui l’aurait presque submergé et a effectué deux pèlerinages à Lourdes en compagnie de sa femme, Liliana, pour essayer de dominer sa maladie, l’acromégalie (voir ci-contre).

                  «Je n’ai jamais été très bon basketteur»

  «Gidza» l’avoue volontiers, il n’a jamais été très bon basketteur. Sans l’intervention providentielle d’un dentiste de Cluj (ville roumaine connue pour ses formations médicales), par ailleurs investi dans le club local, il n’aurait d’ailleurs pas mis les pieds sur un parquet, lui qui était plus intéressé par le football, où sa taille ne lui apportait aucune aide. «Quand j’ai découvert le basket à Cluj, je n’étais absolument pas en forme et je ne savais pas jouer. J’ai dû travailler dix fois plus que les autres pour les rattraper, et au bout d’un an, c’était fait, grâce à des entraîneurs formidables. Ils m’ont appris les fondamentaux et à travailler dur. C’est pour ça que j’ai fini par réussir : j’étais plus sérieux, plus courageux que d’autres».
  Chaque mois d’août, Gheorghe Muresan retourne en Roumanie, diriger bénévolement des stages d’entraînement et revoir sa famille, restée dans les environs de Cluj. Il espère qu’au pays, «les gens savent que j’ai joué en NBA parce que j’ai travaillé dur».
   Façon de répondre au procès facile qui menace tous les géants devenus basketteurs : il suffirait de mesurer plus de 2,10 mètres pour décrocher une place en NBA. Les exemples sont pourtant légion des phénomènes de 2,30 mètres jugés bons à rien par les clubs. Sans doute le rédacteur du Washington Post avait-il à l’esprit ces géants restés anonymes lorsque, dans un article titré «Le moment Muresan», il décrivit ainsi les premiers pas du Roumain sous le maillot des Washington Bullets en 1993 : «Le gamin a un sourire adorable et doit penser que 49 secondes en NBA, c’est le paradis. Il faut espérer que personne ne l’ait trop pris au sérieux. (…) Il a la vivacité d’un journaliste sportif de 49 ans. Je sais. C’est suffisant pour la vie de tous les jours. Ou pour le championnat de France. Mais pas, je le crains, pour la NBA».

                 «Je peux m’entraîner comme un dingue»

   Exhumant ses souvenirs et un poncif des sportifs, Muresan assure que les doutes des journalistes et du reste de la ligue furent le moteur de sa rapide progression. «Toute cette mauvaise presse, ça m’a bien aidé. Je lisais les journaux pendant le stage d’entraînement et je vois que l’entraîneur adjoint a dit : “Gheorghe n’est pas prêt.” Je me suis dit : “OK, il a sans doute raison. C’est un bon défi”. Je suis tellement heureux qu’il ait dit ça, car ça m’a motivé. Chaque matin, j’arrivais à l’entraînement une heure et demie avant le début. Je bossais six heures par jour. Quand je me mets en tête de réussir, je peux m’entraîner comme un dingue».
   Pour être tout à fait franc, «Gidza» avait un shoot plus qu’honnête au regard de ses mains de maçon, et quelques mouvements bien maîtrisés dos au panier. En 1996 et 1997, il termine la saison avec le meilleur taux de réussite en NBA, obtenant la première année le trophée de «meilleure progression». Mais son corps hors norme le rattrape vite : il ira dès lors de blessure aux chevilles en opérations du dos, les malédictions du double mètre. L’heure de la retraite sonne en 2001, après une dernière saison sous les couleurs paloises, dix ans seulement après être passé professionnel.

                   Un personnage de la «pop culture» américaine

   Que fait un homme de 2,31 mètres au corps abîmé, le cœur entre trois villes et deux continents, lorsqu’il se retrouve à la retraite à 30 ans ? Il prend une année pour réfléchir. «Je ne pouvais pas rester chez moi à ne rien faire, car mes enfants m’auraient imité. Mais je voulais trouver un travail qui me permette de rester le plus possible auprès d’eux».
   Il promet que l’objectif était de «changer de vie», lui qui n’avait connu que les parquets de basket, mais une rencontre impromptue va l’y ramener. Lors d’une visite à Washington, il croise par hasard un représentant de son ancienne franchise qui l’invite à rencontrer le propriétaire. «Il m’a dit : Comment tu vas ? Et la famille ? Et tu veux faire quoi ? Rejoins-nous ! Les gens t’adorent ici, ils te respectent. Et toi, tu n’as jamais été aussi heureux qu’à Washington».
   C’est vrai. S’il n’a pas toujours été brillant au cours de ses six saisons dans la capitale américaine, Muresan a vite séduit les supporteurs par son sourire, son anglais approximatif et son sens de l’autodérision. Depuis le jour de la draft, en fait, lorsque, monté sur scène après avoir été choisi par les Bullets, il répète avec un fort accent le slogan de la NBA qu’on vient de lui souffler, sa première phrase en anglais : «I love this game». En quelques années, Muresan est devenu un personnage de la «pop culture» américaine, tournant des publicités, apparaissant dans le clip du tube d’Eminem My Name Is, et surtout en figurant à l’affiche d’un film de Michael Lehmann avec Billy Crystal, Le Géant et moi (My Giant).

                  Lionel Messi lui arrive au nombril

   Là-bas, il n’est pas «Gidza» mais George, bien loin de la prononciation roumaine, mais cela lui convient, car, s’amuse-t-il, «yorgué” ressemble trop à “You’re gay”». Muresan fait fructifier son image au profit des Washington Wizards (nouveau nom de la franchise) en tant qu’ambassadeur : rencontres avec les sponsors, des enfants ou des bénéficiaires des œuvres de charité. A l’occasion, on lui présente une star du sport qui lui arrive au niveau du ventre, comme Lionel Messi en 2015, et le buzz est garanti. Muresan voit ça comme «le meilleur job du monde», qui lui laisse le temps de voir grandir ses enfants.
   Comme il l’avait prédit, George, 18 ans, et Victor, 16 ans, l’ont imité : après avoir longtemps cherché leur sport favori, ils ont opté pour le basket - à peu près au moment où ils ont atteint les deux mètres. L’aîné, plus athlétique et polyvalent que son père, perfectionne déjà son shoot et ses connaissances de médecine à l’université de Georgetown.
  Quand il ne porte pas le costume d’ambassadeur des Wizards ou de supporteur de ses fils, Muresan se plie en deux pour apprendre le basket à des enfants de 6 à 10 ans, au sein de l’école de basket qu’il a créée en 2004, la Giant Basketball Academy. «On travaille avec des enfants qui n’ont jamais joué. On les met sur la voie, on essaye de leur donner envie de continuer. C’est le but : qu’ils aiment le basket».
  Quand les petits se désespèrent, l’entraîneur qui fait deux fois leur taille leur raconte sa première expérience avec la balle orange, à 14 ans : «Air ball shot !» Son tir n’avait même pas touché le cercle.

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