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L’oligarque Plahotniuc focalise la révolte populaire

François Pilet (L’Hebdo)
L’oligarque Plahotniuc focalise la révolte populaire









Plahotniuc a pris le contrôle du gouvernement et du pays.


  Coincé entre la Roumanie et l’Ukraine, le pays le plus pauvre d’Europe est entre les mains d’un régime corrompu qui joue à fond la carte européenne. Le reportage du journaliste suisse François Pilet pour L’Hebdo.
   Le climat politique en Moldavie est à l’inverse de la météo. Devant le siège du gouvernement de Chisinau, les esprits s’échauffent à mesure que la température plonge vers les -15 °C. Et, tandis qu’un petit soleil blême tente de dégeler la ville, des nuages noirs s’amoncellent sur l’avenir politique du pays.
   George est venu manifester face à l’arc de triomphe de l’ancienne Bessarabie, mercredi 20 janvier, comme des centaines d’autres Moldaves. La cravate de ce retraité semble cartonnée sous son manteau usé. Dans un français rouillé, il parle avec fierté de sa fille qui a eu la chance d’étudier l’économie à l’Université de Fribourg. Il tient à dire toute son admiration pour la Suisse, ce vrai pays démocratique. Quand il explique pourquoi il a rejoint les manifestants, ce matin, pour demander des élections anticipées, ses lèvres se mettent à trembler de rage.
   George explique qu’une «mafia» a pris le contrôle du gouvernement. Il dit que l’avidité de cette «bande d’animaux criminels» atteint de telles proportions qu’elle menace aujourd’hui d’engloutir son petit pays de 3,5millions d’habitants, déjà le plus pauvre d’Europe. George ne le sait pas encore, mais dans les brefs comptes rendus qui seront diffusés le lendemain, la plupart des médias occidentaux le présenteront, lui et les centaines de manifestants de Chisinau, comme des «militants pro-russes assiégeant le Parlement pro-européen».

                    Dignes d’un coup d’état

   Ce mercredi, très tard dans la soirée, un nouveau premier ministre a finalement été désigné, trois mois après la chute du précédent gouvernement causée par une gigantesque affaire de fraude, appelée le casse du siècle, qui a englouti un milliard d’euros dans la faillite de trois banques moldaves. L’élection s’est déroulée dans des conditions dignes d’un coup d’Etat.
   Sur les 101 membres du Parlement, les 58 députés réunis autour du Parti démocrate moldave ont élu le ministre des Télécommunications, Pavel Filip, comme chef du gouvernement. L’opposition n’a pas obtenu le délai de quelques heures qu’elle demandait pour rassembler ses députés. L’élection, qui a duré six minutes et quarante-sept secondes, s’est jouée sans aucun débat. Et bien entendu sans procès-verbal.
   Horrifiés, les manifestants massés ce soir-là devant le Palais ont forcé la ligne de policiers antiémeutes et ont occupé le Parlement. Le temps qu’ils y parviennent, les députés avaient déjà fui par-derrière, certains déguisés en policiers. Les altercations ont fait six blessés.
  Au même moment, à moins de 2 kilomètres de là, la jeune Cristina n’a rien suivi des événements. Sous son pseudonyme de Krispy Kreme, inspiré d’une marque de donuts, cette interminable noiraude d’Odessa tournoyait sur un podium du night-club Drive, le plus chic de Chisinau. En une soirée, Cristina peut facilement gagner le double de la petite pension de George, qui se monte à 1500 lei (75 euros). Ou beaucoup plus encore, si elle tombe sur un visiteur généreux.

                    Le Cardinal de l’ombre

   Comme la moitié de l’économie locale, le night-club Drive appartient à l’oligarque Valdimir Plahotniuc, également vice-président du Parti démocrate moldave. L’homme possède quatre chaînes de télévision, trois radios et une société de sécurité privée.
   Le premier ministre désigné dans la nuit, Pavel Filip, ex-directeur d’une confiserie industrielle, est un de ses associés de longue date. Surnommé le Cardinal de l’ombre, Vladimir Plahotniuc ne manque jamais une occasion de souligner son attachement «pro-européen». Ses chaînes de télé détaillent en boucle la menace d’une prise de contrôle des «pro-russes», désignant ainsi l’ensemble de ses opposants, qui ferait planer sur la Moldavie le risque d’une guerre civile à l’ukrainienne. Sous ses apparences d’homme d’affaires à succès et de politicien incontournable, Valdimir Plahotniuc est aussi expert en kompromat, l’art délicat et très post¬soviétique du chantage politico-financier à base de prestations sexuelles filmées par des caméras cachées dans les détecteurs à incendie de chambres d’hôtel, ou installées directement dans les appartements de ses victimes.
   Natalia Morari, journaliste et animatrice de l’émission de télévision Interpol, avait tenté à plusieurs reprises d’obtenir une interview du Cardinal de l’ombre Plahotniuc. Face à ses refus répétés, la jeune femme de 32 ans a fini par lui adresser une lettre ouverte, diffusée le 23 janvier sur les réseaux sociaux.
  «Vous pouvez acheter toutes les campagnes médiatiques que vous voudrez, écrivait-elle. Peut-être que vos partenaires internationaux continueront d’avaler l’épouvantail d’une invasion de chars russes que vous brandissez. Vous obtiendrez une nouvelle tranche de financement, juste assez pour que la Moldavie ne s’écrase pas complètement. Peut-être aussi que les manifestations vont s’arrêter. Pourtant, parlez aux gens, dans les rues, à l’hôpital, à la maternelle, au magasin ou au marché, et demandez-leur qui est à blâmer pour la catastrophe qui ravage notre pays. Vous entendrez un nom: Plahotniuc. C’est désormais clair pour tous, pro-européens, pro-russes, pauvres, riches, jeunes ou vieux. En vérité, vous ne serez jamais celui que vous voulez être: un dirigeant légitime de la Moldavie. Dans l’ombre, oui. Subrepticement, oui. Mais jamais légitimement.»

                     D’une sex tape à l’autre

   La réponse est arrivée trois jours plus tard, sous la forme d’une sex tape de la journaliste et de son petit ami, enregistrée dans son appartement. Natalia Morari a elle-même prévenu le public de la diffusion imminente de la vidéo lors d’une conférence de presse, mardi 26 janvier. «Quand vous mordez trop durement, vous êtes frappé avec un bâton, a-t-elle constaté. J’espère au moins que mes fesses sont agréables à voir». Evidemment, dans la même situation, tous ne réagissent pas avec une telle décontraction. Jusqu’à il y a peu, Vladimir Plahotniuc avait toléré la présence d’un autre oligarque politicien «pro-européen» dans son bac à sable. Vladimir Filat, riche homme d’affaires et premier ministre de la Moldavie de 2009 à 2013, a eu droit à sa mauvaise surprise en octobre dernier, lorsqu’une vidéo a surgi sur la Toile, le montrant au lit avec la journaliste Olga Roman.
   Le couple de l’ex-premier ministre n’y a pas survécu. Son épouse, Sanda Filat, animatrice de télévision, l’a quitté pour son ancien chargé de communication.
   Le 19 octobre 2015, Vladimir Filat a été arrêté par le parquet financier de Chisinau, connu pour être à la botte de Plahotniuc. Des enregistrements téléphoniques diffusés par les médias du Cardinal montraient l’implication de l’ex-premier ministre dans les faillites frauduleuses de la Banca de Economii et de deux autres établissements, qui ont laissé un trou de 1 milliard d’euros.
   La somme, disparue dans un écheveau de sociétés écrans en Lettonie et à Londres, représente 13% du PIB de la Moldavie et un quart de son budget public annuel.
   Les accusations contre Vladimir Filat provenaient d’Ilias Shor, un entrepreneur moldavo-israélien de 29 ans, propriétaire du duty free de l’aéroport de Chisinau et d’une entreprise de sécurité privée, Klassica Force. Le rôle d’Ilias Shor dans le casse du siècle était apparu dans un rapport de la société d’investigation américaine Kroll.
   Selon cette enquête, quelques jours avant la faillite de la Banca de Economii, fin novembre 2014, toute la documentation concernant des centaines de millions d’euros de crédits octroyés à des sociétés écrans contrôlées par Ilias Shor avait été embarquée dans un fourgon VW pour être emportée aux archives. Le véhicule avait été retrouvé carbonisé quelques heures plus tard. La camionnette appartenait à la société de sécurité Klassica Force.

                       Soutien européen

  Ilias Shor nie toute implication dans l’affaire et collabore désormais avec la justice moldave. Le parquet soupçonne Vladimir Filat d’avoir touché 250 millions d’euros dans la gigantesque fraude bancaire. Mi-décembre, Chisinau a adressé une demande d’entraide à la Suisse dans le cadre de cette affaire. L’Union européenne et les Etats-Unis ont soutenu la nomination du nouveau premier ministre Pavel Filip, jeudi 21 janvier, la considérant comme une confirmation de la santé de la démocratie moldave et du rattachement du pays à l’Ouest. La secrétaire d’Etat adjointe américaine Victoria Nuland a adressé ses félicitations au gouvernement «pro-européen».
  Face à l’ampleur des manifestations qui ont secoué la capitale la semaine dernière, le représentant de l’Union européenne en Moldavie, le Finlandais Pirkka Tapiola, a assuré qu’il était «injuste» de dire que le pouvoir de Chisinau était «capturé par des intérêts privés».

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