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La Roumanie fait rêver ses voisins des Balkans

Le Temps (Lausanne)
La Roumanie fait rêver ses voisins des Balkans









Manifestations à Sofia : «Cela nous redonne foi aussi dans l’UE»


  L’écho de la mobilisation massive des Roumains contre leur gouvernement et la corruption s’est répandu comme une onde de choc à travers toute la région, suscitant admiration, envies et aussi amertume.
  Quelques centaines de kilomètres séparent seulement la capitale roumaine, Bucarest, de la Bulgarie voisine mais pendant des décennies cette distance semblait quasi insurmontable. Et cela malgré la construction, aussi longue que coûteuse, d’un deuxième pont sur le Danube qui n’a pas, contrairement aux attentes, davantage rapproché ces deux pays membres de l’Union européenne depuis 2007.
  Et puis, il y a eu ces manifestations gigantesques à Bucarest et dans de nombreuses villes de province. Les images de cette foule aussi joyeuse que déterminée - qui a atteint certains soirs le demi-million de personnes - demandant l’abrogation d’un décret limitant les peines dans les affaires de corruption ont fasciné les Bulgares, mais aussi tout ce que les Balkans comptent de représentants de la société civile. «C’est une source d’inspiration et un exemple pour nous, les Macédoniens, affirme Borjan Jovanovski, rédacteur en chef dans une grande télévision privée de Skopje. «Cela nous redonne foi aussi dans l’UE», poursuit-il, en référence au long et incertain processus d’adhésion de son pays à la famille européenne.

                    «Là où les citoyens tordent le cou à la corruption»

  A Sofia, les Bulgares ne se sont pas contentés cette fois-ci de rester devant leur poste de télévision. Beaucoup d’entre eux ont sauté dans un train, un bus ou se sont associés pour partir en voiture. Direction Bucarest, «là où les citoyens tordent le cou à la corruption et non l’inverse», comme l’a dit joliment l’un d’entre eux sur les réseaux sociaux. Ceux qui n’ont pas pu faire le déplacement se sont réunis le dimanche, devant l’ambassade roumaine en signe de soutien aux manifestants, bardés des drapeaux des deux pays et reprenant le slogan de la place de la Victoire de Bucarest: «Résiste!».
 «Pourquoi la Serbie n’est pas la Roumanie?», se demande dépité l’essayiste serbe Dragoslav Dedovic, en rappelant l’époque pas si lointaine où le Roumain, prisonnier de son pays sous le régime communiste ou travailleur saisonnier après la chute du régime, ne provoquait qu’un sentiment de «sympathie mêlé de pitié» en Serbie. Le voici aujourd’hui devenu un citoyen engagé et, là aussi, un exemple à suivre: «Roumanie, terre de mes rêves», écrit dans l’emblématique hebdomadaire libéral Vreme de Belgrade, la chroniqueuse Jovana Gligorijevic.

                     Ailleurs, un «simulacre» de lutte

   Cette fascination pour le mouvement protestataire roumain dessine aussi, un creux, un tableau bien sombre de la vie politique dans les pays concernés. Les démocrates bulgares, serbes et macédoniens déplorent le «simulacre» de lutte contre la corruption auquel se livrent leurs gouvernements mais aussi leurs propres faiblesses. «Il est clair que les Roumains viennent de prouver, peut-être à la différence de nous, combien ils étaient attachés à tout ce qu’ils ont obtenu depuis leur adhésion dans l’UE», estime le blogueur Asen Guénov, l’une des figures de la société civile de Sofia.
  «La société civile bulgare s’est essoufflée après les manifestations de 2013», enchérit Atanas Tchobanov du site d’investigation Bivol, sorte de Mediapart à la sauce bulgare, qui a sorti un nombre impressionnant «d’affaires» sans que la justice ne bronche. «Je remarque que les manifestants à Bucarest acclamaient les magistrats de leur parquet anti-corruption (DNA), ceux-là même que le gouvernement voulait mettre sur la touche. Quelle différence avec la Bulgarie! Ici, aucun homme politique n’est derrière les barreaux. Au contraire, le parquet bulgare agit comme un instrument du pouvoir afin de maintenir le statu quo corrompu», s’énerve-t-il. Lui aussi espère que les événements à Bucarest puissent donner «un nouvel élan au mouvement anti-corruption» dans son pays.

                   «Eh, les Bulgares, c’est votre tour maintenant!»

   En attendant, la mobilisation des manifestants roumains n’a pas faibli. Vu de Sofia ou de Belgrade, ils ont obtenu l’impossible: ils ont ébranlé un gouvernement imbu de son pouvoir et obtenu le retrait d’un projet de législation qui constituait, selon eux, un retour en arrière irréversible dans leur lutte pour plus de transparence et de justice dans la vie politique. Et ces Roumains ont été sensibles au coup de pouce de leurs voisins, notamment des Bulgares. Au plus fort de la mobilisation, de nombreuses pancartes brandies place de la Victoire leur disaient merci, en lettres cyrilliques. Et Asen Guénov est sûr d’avoir lu sur l’une d’entre elles: «Eh, les Bulgares, c’est votre tour maintenant!»

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