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La Roumanie se vide, les autorités se réveillent

Jean-Baptiste Chastand (Le Monde)
La Roumanie se vide, les autorités se réveillent









A Victoria, dans le centre du pays (judet de Brasov).


  Les mères et grand-mères de Targoviste en ont marre. Dans le petit bureau de l’école numéro 8 de cette ville moyenne typique de la Roumanie, à une heure de route à l’ouest de Bucarest, elles s’épanchent. « L’émigration, au début, c’était bien. On avait enfin de l’argent. Mais, au bout de quelques années, cela a détruit les relations familiales », se plaint Iliuba Dimitrescu, 62 ans. Depuis douze ans, elle s’occupe de sa petite-fille Larissa, laissée à Targoviste par ses parents partis chercher du travail à l’Ouest. «En Italie, ou en Espagne» : Larissa, une préadolescente un peu timide assise à ses côtés, ne se souvient même plus. Elle a de toute façon perdu tout contact : «Ils sont partis depuis mes 3 mois…».
  Des histoires de familles brisées comme celle-ci, Targoviste en connaît des milliers. «Rien que dans le département de Dambovita [celui de Targoviste], il y a 7600 enfants dont au moins l’un des parents est à l’étranger», raconte Dana Zoe, qui coordonne localement les activités de Save the Children. Dans tout le pays, 80 000 enfants seraient concernés.
  Depuis 2010, l’ONG britannique a mis en place, dans plusieurs villes du pays, des activités périscolaires réservées à ces enfants d’émigrés. A Targoviste, tous les jours, ils peuvent faire leurs devoirs ou des sorties après l’école. Depuis 2015, l’Etat aussi se préoccupe enfin un peu du destin de cette génération. La loi impose désormais aux émigrés de désigner un tuteur légal pour leurs enfants avant de partir. Dans tous les aéroports, des affiches leurs rappellent leur devoir.

                   «Une économie basée sur des gens qui achètent juste
                    des sapins de Noël pour les fêtes»

   La Roumanie est en train de découvrir les effets pervers de son modèle de développement, basé sur la fuite de sa force de travail. Une longue tradition, qui n’a fait que se renforcer avec l’adhésion à l’Union européenne en 2007. Avec environ 3 millions d’émigrés partis à l’Ouest - d’abord pour l’Espagne et pour l’Italie, désormais pour le Royaume-Uni -, la Roumanie est le pays de l’UE qui compte le plus d’émigrés en proportion de sa population : presque 15 %. Avec son taux de natalité de seulement 1,4 enfant par femme, c’est la principale cause de sa profonde crise démographique. Selon l’ONU, la Roumanie va passer de 19,5 à 17,6 millions d’habitants entre 2015 et 2030.
   L’hémorragie touche toutes les catégories de la société, pas seulement les Roms. Les Roumains vont faire le ménage en Italie, bâtir en Espagne, ramasser les framboises en Angleterre ou soigner les malades en France, même si seuls les plus pauvres sont contraints de laisser leurs enfants au pays. Ils ont envoyé, en retour, jusqu’à 10 milliards d’euros par an, un chiffre divisé par trois après la crise de 2008 qui a touché de plein fouet l’Italie et l’Espagne. Longtemps, les élites politiques locales ont poussé les Roumains à partir, bien contentes de pouvoir ainsi faire baisser facilement le chômage, quitte à laisser s’en aller les forces vives du pays. « C’est une vieille mentalité, assure Daniel Cristian Stan, le maire de Targoviste, élu du Parti social-démocrate (PSD). On ne peut pas avoir une économie basée sur des gens qui achètent juste des sapins de Noël pour les fêtes».

                     74 médecins ont plus de 65 ans, mais doivent continuer de travailler

  Héritier du Parti communiste et dominant la vie politique depuis la révolution de 1989, le PSD est pourtant souvent le premier accusé d’avoir laissé partir les jeunes pour préserver sa base électorale, plus âgée, rurale et inactive.
  Nommé mercredi 4 janvier, Sorin Grindeanu, le nouveau premier ministre social-démocrate, a toutefois promis de lutter contre cette émigration en faisant de la Roumanie un pays «normal». Il aura du travail pour convaincre : si le PSD est arrivé en tête dans presque tous les départements du pays lors des législatives du 11 décembre 2016, il n’était que troisième au sein de la diaspora.
  L’urgence la plus visible est dans le système de santé. A l’hôpital de Targoviste, la pénurie de médecins est générale. «En anesthésie, en radiologie, en néonatalité, en pneumologie, aux urgences», énumère le directeur, Claudiu Dumitrescu. Il doit faire avec huit médecins urgentistes pour les 500 000 habitants du département, alors qu’il en faudrait «au moins quinze». Résultat : «Soixante-quatorze médecins dépassent l’âge de la retraite de 65 ans, mais doivent continuer de travailler», s’alarme le président de l’ordre des médecins local, Jean Popescu.
  Dès qu’ils sont affectés ici, les jeunes internes veulent partir pour l’Ouest où les attendent des salaires bien supérieurs. En fin de carrière, un chirurgien plafonne à 2000 euros par mois - sans compter les bakchichs des patients, une tradition tolérée «tant que ce n’est pas une condition pour soigner», explique, à peine gêné, le directeur. Pour remplacer les partants, l’hôpital mise sur les médecins moldaves.
  L’émigration est aussi un désastre urbanistique. Les villes roumaines se vident à vue d’œil «sans que personne s’y intéresse», déplore Ilinca Constantinescu. Cette jeune architecte a monté une exposition très visitée sur les «villes qui rétrécissent» au Musée d’art contemporain de Bucarest. Un vrai choc, même si l’architecte doute fortement que les politiques se saisissent du sujet pour freiner ce déclin.
  Les chercheurs spécialistes de ce phénomène déplorent tous l’absence d’études fiables sur l’émigration, faute de financement. Le chiffre de 3 millions d’émigrés reste ainsi une estimation. La Roumanie ne sait pas exactement quelles sont leurs qualifications, ni même leurs attentes. Personne ne sait non plus combien d’entre eux sont revenus pour profiter du récent boom de la croissance, désormais la plus élevée de toute l’UE.

                     «Les Roumains ne vont jamais revenir»

   Les retours sont pourtant un phénomène réel, surtout chez les plus formés - même si on ne dispose d’aucune statistique. Après respectivement sept et quatre ans passés en France, Andrei Breahna, 32 ans, ancien cadre chez HP, et Raluca Soaita, architecte, sont ainsi rentrés en 2012 et ont ouvert une galerie d’art dans une magnifique villa de Bucarest en 2014. Ils ont profité de l’a priori positif dont bénéficient les Roumains disposant d’une expérience à l’étranger pour connaître une carrière fulgurante.
  «La Roumanie est devenue un des endroits les plus intéressants en Europe. Entre le moment où je suis parti et le moment où je suis revenu, ce n’est pas le même monde», assure Andrei Breahna.
  Raluca Soaita travaille, elle, sur des projets d’hôpitaux, alors qu’elle ne «faisait que du dessin en France», et a conseillé l’ex-ministre de la santé. Pour attirer ces profils, la Roumanie vient tout juste de lancer le programme «Diaspora Start Up» pour les aider à lancer une activité dans leur pays d’origine. Cet été, le maire de Targoviste s’est rendu en Espagne, à Castellon de la Plana, près de Valence, principale ville d’accueil de ses concitoyens. S’il compte jumeler les deux villes, il en est revenu avec un constat : «Les Roumains ne vont jamais revenir. Ils sont là-bas depuis dix ans, ils ont des familles, des entreprises, des maisons et ils sont très bien intégrés».
  Comme dans le reste de la Roumanie, le manque de main-d’œuvre à Targoviste commence pourtant à se faire sentir. Le maire cherche à pourvoir «une centaine de postes» dont il a besoin dans «le juridique, l’administratif, et pour les demandes de fonds européens». De quoi enfin pousser les jeunes à rester ? «Les salaires ne sont pas compétitifs avec le privé», se plaint le maire.
  La jeune Larissa rêve, quant à elle, de devenir médecin. Elle opine discrètement quand on lui demande si elle veut partir à l’étranger. La responsable de Save the Children la rabroue immédiatement : «Mais non, toi, il faut que tu restes».

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