La vie cachée de Lena la Roumaine
Il existe 500 maisons closes ou bars à champagne à la frontière franco-belge.
Le nombre est approximatif mais Bernard Lemettre, délégué du Mouvement du nid dans le nord de la France, estime à 500 le nombre de maisons closes ou de bars à champagne installés le long de la frontière franco-belge, sur une ligne qui relie Dunkerque au Luxembourg. On les reconnaît à ces néons verts ou roses visibles de loin, même ces soirs d'automne où le brouillard envahit la campagne wallonne. Lorsque les clients - belges et français - poussent la porte, ils croisent des femmes de tous âges, de toutes origines. Certaines sortent à peine de l'adolescence, quand d'autres sont déjà mères deux fois. Elles sont belges, françaises, roumaines, marocaines, brésiliennes. Selon Bernard Lemettre, toutes portent une blessure personnelle, une "fêlure", qui, un jour, les a jetées à l'étage de l'une de ces maisons de bord de route où, dans un nuage de fumée de cigarette, elles attendent autour de la table de la cuisine qu'une voiture s'arrête. Quand ça sonne, elles ajustent robe et bustier, redessinent leurs lèvres puis descendent sur scène.
Lena, qui, comme toutes, a souhaité garder l'anonymat, vendait des vêtements dans une boutique de Bucarest pour 150 e par mois lorsqu'une "connaissance" l'invite à la rejoindre. Le bouche-à-oreille entre filles du même pays est l'une des voies d'entrée dans ces maisons. Il y a aussi les annonces publiées dans les journaux: "cherche amie" (pour les maisons closes) ou "cherche hôtesse" (pour les bars à champagne), avec un numéro de portable en dessous.
Le proxénétisme est interdit en Belgique mais les tenanciers ne craignent pas grand-chose. La convention abolitionniste sur la prostitution, pourtant ratifiée, n'est pas appliquée. Il faudrait que les municipalités commencent par renoncer aux taxes versées par ces établissements. "Cette fille m'a expliqué que je gagnerais 500 e par jour. Même si ça n'était que la moitié, c'était mieux que mon salaire", poursuit Lena, qui rêvait d'économiser "pour s'acheter un petit appartement".
S'offrir un deux-pièces à Bucarest pour 30 000 €
Cet espoir d'"avoir un jour quelque chose à soi" s'était envolé quand son père avait refait sa vie et que sa mère, après une dépression, était partie s'installer en Allemagne. La jolie brune se retrouve seule, à vivoter, avec encore trois années d'études de chimie à assumer. Elle quitte la Roumanie en 2007. "Ça paraît choquant, mais oui, pour avoir quelque chose à soi, on se résigne à faire ça. C'est dur, il faut accepter tout le monde: c'est autre chose de faire l'amour avec un homme de 50 ans qu'avec un garçon de son âge. Personne ne m'y oblige, mais si je ne travaille pas, je ne gagne pas. Alors je ferme les yeux, je pense à son argent, et je les rouvre quand il part."
Les bons mois, Lena touche jusqu'à 5 000 e, "mais c'est cinq ou six hommes par jour", précise-t-elle, d'un air las. Certains sont violents. Les mauvais mois, elle ne dépasse pas le smic. Ses économies lui ont toutefois permis de s'offrir - pour 30 000 e - un deux-pièces à Bucarest. Une exception. "Les autres filles flambent avec leur argent. Elles pensent toujours que ça va revenir, qu'elles gagneront autant demain, mais à force d'être dans le noir toute la journée, de boire du champagne, le temps passe... et un jour, on travaille moins car on est vieille."
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