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Le PSD met en place le «gouvernement des casseroles»

Aline Fontaine et Florentin Cassonnet (Le Courrier des Balkans)
Le PSD met en place le «gouvernement des casseroles»









  Certes, la Roumanie a échappé (de peu) à la crise politique et institutionnelle avec la nomination de Sorin Grindeanu au poste de Premier ministre, après les élections de décembre. Mais le nouveau gouvernement suscite déjà bien des doutes, tant sur la probité de ses membres que sur leurs compétences respectives, et c’est le chef du PSD, Liviu Dragnea, qui est l’homme fort de la nouvelle majorité, tout en étant contraint de rester dans l’ombre, à cause de son passé judiciaire. Présentation d’une improbable équipe.
  Mercredi 4 janvier, le Parlement roumain a investi le nouveau gouvernement par 295 voix pour et 133 contre. Les 26 ministres qui le composent ont tous été désignés par le Parti social-démocrate (PSD), grand vainqueur des élections législatives de décembre, qui s’est associé à l’Alliance des libéraux et des démocrates (ALDE) et à l’Union des démocrates magyars de Roumanie (UDMR) pour consolider sa majorité parlementaire.
   Mais c’est surtout l’ombre de Liviu Dragnea qui plane sur le nouvel exécutif. Le chef du PSD tient les manettes et il ne s’en cache pas. Il a annoncé lui-même la composition du gouvernement et il a déclaré qu’il en assumait «l’entière responsabilité». À défaut de pouvoir officiellement le diriger, c’est Sorin Grindeanu qui sera son homme-lige au poste de Premier ministre. Certains médias roumains caricaturent déjà le «Gouvernement Dragnea I».

                       Complicités en cascades

  Car jusqu’à nouvel ordre, Liviu Dragnea est interdit par la Constitution d’exercer ce poste. En effet, son casier judiciaire n’est plus vierge, depuis qu’il a été reconnu coupable en 2015 d’avoir organisé des fraudes électorales lors du référendum sur la destitution du Président Basescu en 2012, et condamné à un an de prison avec sursis, une peine confirmée par la Haute cour de cassation et de justice en mai 2016, qui l’a même durcie à deux ans avec sursis.
  Mais cet état de fait pourrait changer car Liviu Dragnea peut désormais compter sur le médiateur de la République, Victor Ciorbea, qui a pris une position en contradiction totale avec la jurisprudence de la Cour constitutionnelle (ainsi qu’avec les siennes pour des cas similaires) et qui conteste devant la Cour la loi selon laquelle toute personne ayant un casier judiciaire est inéligible à un poste gouvernemental.
  En attendant, Liviu Dragnea peut continuer à surfer sur le blanc-seing que la large victoire du PSD lui confère pour attribuer les portefeuilles ministériels à ses proches et ses fidèles. Ainsi Carmen Dan, ancienne préfète du département de Teleorman, le fief de Liviu Dragnea, hérite-t-elle du ministère de l’Intérieur tandis que Sevil Shhaideh, que le Président Iohannis avait refusé au poste de Premier ministre, retrouve le ministère du Développement régional, un siège qu’elle occupait déjà sous Victor Ponta.

                       Au grand bal des corrompus

  Enfin, Florin Iordache, qui est surtout connu pour avoir dirigé l’opération «Mardi noir» en décembre 2013 pour que le Parlement modifie la loi d’amnistie afin d’épargner certains politiciens touchés par des affaires judiciaires, obtient la Justice. Cette nomination aux airs de mauvaise blague est partie intégrante d’une stratégie de démantèlement des dispositions légales mettant en danger l’immunité des élus, le PSD étant le parti politique roumain dont les représentants traînent le plus de casseroles judiciaires. Par exemple, Olguța Vasilescu : la maire de Craiova a été mise en examen dans une affaire de pots-de-vin. D’après le réquisitoire du Procureur en charge du dossier, elle aurait fait pression sur des hommes d’affaires pour financer sa campagne lors des élections municipales de 2012. Liviu Dragnea lui a cependant confié le ministère du Travail et de la Justice sociale.
  Marius Alexandru Dunca, lui, était le directeur de l’Institut pour la Protection des consommateurs jusqu’à ce qu’il en soit limogé suite à l’incendie du club Colectiv, en octobre 2015. C’était son institut qui était en charge de faire la visite de contrôle de la sécurité du club. Le drame a fait des dizaines de morts dans des conditions atroces et a traumatisé la jeunesse roumaine. Mais pas Liviu Dragnea, qui a placé Marius Dunca à la tête du ministère de la Jeunesse.
  On retrouve également Teodor Melescanu au ministère des Affaires étrangères - il avait déjà ce portefeuille dans le gouvernement Ponta : un de ses principaux faits d’arme est de s’être opposé à l’ouverture de bureaux de vote supplémentaires pour les Roumains de l’étranger aux élections présidentielles de 2014. Ce n’est effectivement pas parmi la diaspora que le PSD fait ses meilleurs scores et Teodor Melescanu avait ironiquement invité les Roumains vivant à Paris, qui n’avaient pas pu voter à cause des trop longues files d’attente, à se rendre à Nancy pour le second tour.
  À noter également la nomination au poste de ministre de la Santé de Florian Bodog, l’ancien doyen de la Faculté de médecine d’Oradea, qui s’est vu retirer sa capacité d’encadrer des thèses de doctorat car il ne remplissait pas les critères scientifiques nécessaires. Dans la même veine, le nouveau ministre de l’Éducation, Pavel Nastase, qui estime qu’«il y a des gens qui, de naissance, ne sont pas fait pour passer le baccalauréat», a déjà pris la décision de renommer à leur ancien poste les directeurs d’école qui n’ont pas réussi le concours mis en place en 2014 par le gouvernement de transition pour sélectionner les directeurs d’école.
  Autre changement notoire, le ministère de la Culture porte désormais le nom de ministère de la Culture et de l’Identité nationale et sera dirigé par Ionut Vulpescu, conseiller de 2002 à 2004 du Président Ion Iliescu, inculpé pour crime contre l’humanité par la Haute cour de cassation et de justice, pour les événements de 1989.

                   Vers un «pays normal» ?

   Voilà donc l’équipe ministérielle en charge de tenir les rênes du pays et dont il restait à Sorin Grindeanu l’honneur de présenter les objectifs dans son discours : à savoir construire «une Roumanie normale, où les gens vivent bien et jouissent des mêmes droits et libertés que la majorité des citoyens européens», un pays où «l’anormal est l’exception», où l’État offre les conditions nécessaires à l’épanouissement de ses enfants, avec un système de santé fonctionnel, des autoroutes, un gouvernement qui assure des salaires élevés à tous ses citoyens, un pays dans lequel «les investissements ne sont pas un objectif en soi mais une façon d’assurer une vie meilleure aux Roumains». Et d’ajouter : «Nous voulons que les étrangers viennent trouver ici une main-d’oeuvre bien qualifiée, pas des gens mal rémunérés».
   Pour ce faire, le Premier ministre veut abaisser les charges patronales pour que la Roumanie remonte au classement des pays de l’Union européenne ayant les impôts sur les sociétés les plus faibles. Il a aussi rappelé que le gouvernement voulait faire passer le salaire minimum brut de 277 à 322 euros en 2017, et à 394 euros en 2020. Autre mesure fiscale : la suppression des impôts pour les revenus inférieurs à 430 euros.

                «Il faudra m’explique votre méthode»

  Le Président Klaus Iohannis s’est déjà montré perplexe devant ce programme dans un discours télévisé plein de sous-entendus et d’ironie : «Vous avez une mission difficile, vous devait maintenant réaliser tout ce que vous avez promis pendant la campagne. […] J’espère qu’un jour vous serez en mesure de m’expliquer comment vous réussirez à augmenter les salaires, à faire baisser les impôts et la TVA tout en ramenant le déficit budgétaire à 3% du PIB». Le Jurnalul Național estime en effet que ce programme devrait porter le déficit à 3,6% dès 2017.
  «Beaucoup de nos concitoyens attendent désormais de vous voir faire tout ce qui est en votre pouvoir pour soutenir l’État de droit et une justice indépendante en Roumanie», a continué Klaus Iohannis, qui tenait à s’exprimer sur la démarche de réhabilitation de Liviu Dragnea par le médiateur de la République : «C’est une démarche dangereuse, qui pourrait ouvrir la porte à un avenir où notre pays serait dirigé par des criminels». Un avenir peut-être pas si lointain.

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