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Les pionniers-vedettes du couple Ceausescu ne regrettent pas leur «formation professionnelle »

Les pionniers-vedettes du couple Ceausescu ne regrettent pas leur «formation professionnelle »









  La petite pionnière Poliana Cristescu… future femme de Nicu Ceausescu.


  Ils récitaient des poésies à Nicolae Ceausescu et remettaient des fleurs à sa femme Elena. Aujourd’hui, ces « pionniers-vedettes » font carrière dans le monde du spectacle. Leurs noms figurent en tête des affiches des grands théâtres de Bucarest, ils apparaissent dans les émissions les plus populaires de la télévision comme « Surprise-surprise » ou tournent dans des films de Lucian Pintilie.
  Repérés dès le jardin d’enfants pour leur talent naissant, ils ne se posent guère de questions sur leur utilisations par la propagande de l’ancien régime, à quelques rares exceptions près, lui étant plutôt reconnaissants de l’expérience professionnelle acquise.
  Ces petites marionnettes, destinées à chanter les louanges des maîtres du pays, choisies au cours de pré-sélections dans les maternelles et écoles à l’occasion du concours national « Cîntarea Romaniei » (« Chanter la Roumanie »), grimpaient vite les échelons, passant du statut de « Soimi ai Patriei » (« Aigles de la Patrie »), réservés aux plus petits, à celui de « Pionieri fruntasi » (« Pionniers d’élite »).

                      Andrei Durban récompensé par Elena Ceausescu

   Comédien au Théâtre national de Bucarest, Andrei Duban est, aujourd’hui, encore plus connu du public comme animateur de l’émission télévisée « Bani la greu » (« L’argent, çà compte») et du tirage du loto. « J’apporte la prospérité aux Roumains » se flatte-t-il, prenant comme modèle les acteurs américains qui, en début de carrière, n’hésitent pas à travailler comme plongeurs dans les restaurants, pour assurer leur subsistance.
  De fait, « il fait des ménages », selon le jargon de la profession, animant un spot publicitaire de dix minutes où, en bermuda et l’air idiot, son rire ininterrompu doit provoquer celui des téléspectateurs.
  Après sa participation remarquée à « Cîntarea Romaniei », Andrei Duban avait été recruté pour les émissions télévisées « Bonjour les enfants », « Le monde des enfants », et avait tourné dans « Pistruiatul » (« Poil de carotte » roumain devenant héros). Son emploi du temps, auquel s’ajoutait des participations à des festivals de jeunesse ou d’enfants et de propagande, était tellement chargé qu’on lui avait fourni une voiture avec un chauffeur qui n’était autre que son père, surnommé « Papa Taxi ».
  « J’aimais beaucoup Elena Ceausescu » se souvient l’acteur « et Poliana Cristescu (grande chef des pionniers et une des femmes de Nicu Ceausescu) était une seconde mère pour moi ». Il connut la gloire, lorsqu’il fut chargé de remettre au couple de dictateurs les clés du palais des Pionniers, lors de son inauguration. Le cérémonial exigeant que ce soit un chef de l’organisation des pionniers qui accomplisse ce geste, Andrei Durban fut promu, la nuit précédente, adjoint de Poliana Cristescu. Il fut récompensé par Elena Ceausescu qui lui offrit une petite voiture qui faisait des étincelles en roulant puis, plus tard, lors de ses 16 ans, il reçut un « stylo présidentiel » qui avait servi à signer des décrets… et lui fut voler lors de la « Révolution ».

                     Des prestations payées jusqu’à 7500 €

  Pour en arriver là, le garçonnet avait payé de sa personne. Après tout un parcours sélectif, commencé dès le plus jeune âge, avoir escaladé tous les rangs, fait preuve de zèle pendant des années, Andrei Durban avait été retenu à la suite d’une épreuve d’un mois émaillée d’incessantes répétitions sous la conduite d’acteurs et de metteurs en scène préparant la grande cérémonie, suivie d’un contrôle médical et d’une sorte de mise en quarantaine… pour s’assurer qu’il ne contaminerait pas le « Conducator ».
  Ces efforts n’étaient pas vains ; ses prestations à la télévision ou dans les festivals de propagande étaient rémunérées, son cachet atteignant 14 000 lei de l’époque (50 000 F de 1985 ou 7500 €), somme énorme, lorsqu’il s’agissait d’une cérémonie officielle impliquant le chef de l’Etat.

                    Dana Mladin sélectionnée dès l’âge de trois ans

   Dana Mladin, elle, est devenue après la « Révolution » présentatrice ou productrice d’émissions de divertissement populaires comme « « Surprise-Surprise », « L’école des vedettes » ou « Ciao Darwin ». Elle a commencé sa carrière à la télévision à l’âge de trois ans, étant sélectionnée dès le jardin d’enfants, ses parents prenant alors sa carrière de propagandiste en main, les uns et les autres grimpant dans la hiérarchie des pionniers et du parti. Ne voyant pas d’inconvénients à avoir été manipulés par le régime et leur famille, Andrei Duban et Dana Mladin ne regrettent rien.
 « Cela m’a aidé dans mon expérience de récitante, dans ma carrière plus tard. J’ai appris à me mouvoir devant la caméra, comment me débrouiller dans chaque situation » confie Dana Madlin, évoquant les queues qu’elle a faites pour décrocher un rôle dans les films historiques et de propagande de Sergiu Nicolaescu, le grand metteur en scène de l’époque et du régime… oubliant de dire que les émissions de faire-valoir auxquelles elle participait étaient dépourvues d’originalité, connues pour leur rigidité, les récitant se contentant de débiter ce qu’ils avaient appris par cœur et étant sermonnés pour ne prendre d’initiative dans un protocole figé et rabâché chaque année. Andrei Durban, lui, retient qu’il a pu ainsi côtoyer des chefs d’Etat en visite, dont le Canadien Pierre Eliot Trudeau.

                   Dorina Chiriac : « Cela ne m’a servi à rien,
                   mais au moins j’ai pu visiter la France et l’Allemagne »

  Dorina Chiriac, une des grandes actrices roumaine actuelles, jouant au théâtre de la Comédie, ayant tourné dans « Terminus Paradis » de Lucian Pintilie et dans un film de Costa-Gavras, a un sentiment bien différent. Alors qu’elle avait sept ans, son école a reçu la visite de Poliana Cristescu à la recherche de récitants.
  Elle fut retenue parce qu’elle n’exprimait pas d’émotion, donc paraissait contrôlable, et avait de l’aisance.
  Ses parents ont donné leur accord ; modestes, élevant avec difficulté leurs trois enfants, ils n’avaient pas voulu refuser à leur fille le « luxe » de manger un sandwich au jambon accompagné d’un Pepsi (plus connu que Coca-Cola en Roumanie, où la firme concurrente avait décroché le marché) et de partir bivouaquer avec ses camarades pionniers. Des émissions auxquelles elle a participé, dont « Le monde des enfants », l’actrice ne garde que le souvenir de compliments ou de textes ternes qu’il fallait apprendre par cœur et débiter sans aucune intonation. « Cela ne m’a servi à rien dans ma carrière ultérieure » reconnaît-elle, ajoutant « le plus important, c’est que cela m’a permis de visiter la France et l’Allemagne ».

                 « Nous étions beaucoup plus sérieux »

   Ancien responsable national des pionniers, dans les années 70, aujourd’hui conférencier et comédien, Adrian Titieni, regrette cette époque. Il estime que les valeurs des pionniers étaient universelles, mais avaient été confisquées par le communisme. « Elles sont pérennes encore aujourd’hui » insiste-t-il,       « elles permettent aux enfants et aux jeunes de partager des expériences, d’établir des relations humaines plus profondes. Et d’ajouter : « Regardez les élèves d’aujourd’hui… Nous étions beaucoup plus sérieux ». Un rêve à la Baden Powell… sans idéologie.

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