La première des libertés est la liberté de tout dire.

SOMMAIRE

Moldavie : rituels d’exorcisme au monastère de Saharna

Francesco Brusa (Osservatorio Balcani e Caucaso) Traduit par Béranger Dominici (Le Courrier des Balkans)
Moldavie : rituels d’exorcisme au monastère de Saharna









Quand les croyances se substituent à la foi


  Même si les autorités ecclésiastiques moldaves ne voient pas d’un bon œil les rituels d’exorcisme, des séances collectives se pratiquent toujours au monastère de Saharna, attirant des dizaines de pèlerins.
  En vingt ans, le pèlerinage à Saharna est devenu un phénomène touristique : chaque jeudi, au coucher du soleil, plusieurs marchroutka, des taxis collectifs, quittent le centre de Chisinau, la capitale moldave, en direction du monastère, situé à une centaine de kilomètres au Nord-Est, pour assister à une séance d’exorcisme collectif.
  À première vue, les lieux ressemblent à une grande foire religieuse : les fidèles vont de chapelles en cryptes, en quête du service qui leur sied. Ici et là, des bougies entretiennent la mémoire des trépassés, une queue se forme pour embrasser des reliques, certains s’immergent dans un bassin dominé par une gigantesque croix métallique. Vers une heure du matin, les pèlerins commencent à se rassembler dans une église en chantier. Tous les regards convergent vers un autel de planches de bois, où quatre prêtres célèbrent l’office - citant nommément ceux qui en ont fait la demande. Peut-être s’agit-il des mêmes qui animent la cérémonie par leurs cris, grognements et défaillances, et qui suscitent dans l’assistance tantôt une crainte teintée de respect, tantôt une franche moquerie.

                          Pourtant seulement 15 % des Moldaves vont à l’église une fois par semaine

  Le 12 février dernier, l’Église orthodoxe moldave a officiellement interdit ce genre de pratiques, affirmant que ces formes spectaculaires et collectives d’exorcisme, tout à la fois inefficaces et contreproductives, devaient être réservées à des membres choisis par l’assemblée diocésaine. Pourtant, jusqu’à ce jour, les rituels comme ceux qui se tiennent à Saharna, mais aussi près de Tiraspol et à Chisinau, continuent d’avoir lieu régulièrement. Preuve que cette forme d’expression de la foi n’a rien d’un cérémonial rural pittoresque en déclin, dont l’extinction pourrait être commandée par décret. Preuve aussi de la diversité du sentiment religieux en Moldavie.
  Comme l’indique le sociologue Vitalie Sprinceana : «Alors que l’écrasante majorité de la population moldave se déclare de confession orthodoxe, il n’existe pas d’études permettant de saisir les facettes et la profondeur de cette foi. Une étude de 2008, European Values Study, a démontré que seuls 14,4 % des citoyens moldaves allaient à l’église une fois par semaine, c’est à peine plus que le nombre de citoyens n’y allant jamais (11,9 %). Mais 47,6 % fréquentent les lieux de cultes à l’occasion d’événements particuliers».
  Le portrait des fidèles moldaves se complique encore si l’on se penche sur leur connaissance du dogme. Ainsi, poursuit le sociologue, «34 % de ceux qui vont régulièrement à l’église affirment croire en la réincarnation, chez ceux qui n’assistent pas à la messe ou n’y assistent qu’une fois par an, ils sont 18 %». Des chiffres qui invitent à ne pas concevoir la religion orthodoxe comme un bloc uniforme.

                          Conjurer les craintes d’un quotidien qui échappe

  On ne peut qu’être frappé par l’écart entre les chiffres, indiquant le désintérêt croissant de la jeunesse moldave pour la religion, et la réalité d’une forte présence juvénile au monastère de Saharna, dont celle des «escadrons de la jeunesse» mobilisés par l’Église pour contrer la marche LGBTI (homosexuels et lesbiennes) à Chisinau l’année dernière… Mais peut-être est-ce avant tout là, l’expression d’une volonté d’être ensemble et de participer à une entreprise commune pour conjurer un quotidien qui leur échappe.
  La cérémonie prend fin vers deux heures du matin, une pluie dense s’abat sur le monastère, et les pèlerins se dirigent vers les voitures ou les marchroutka qui stationnent non loin. Ces pèlerins redeviennent des individus attachés à leur routine souvent éprouvante, qui gardent en eux les échos de cette nuit où furent tolérés les comportements les plus étranges.

Les articles les plus lus

Tous droits réservés