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Se regarder sans honte dans la glace

Se regarder sans honte dans la glace
 








  C’était un objectif. Atteindre le numéro 100 ! Nombreux étaient ceux qui prédisaient qu’il était hors de portée. Notamment les premiers lecteurs des Nouvelles de Roumanie, lesquels se comptaient pratiquement sur les doigts de la main. S’abonner était d’ailleurs bien davantage un acte de foi dans cette Roumanie découverte peu de temps auparavant et qu’ils voulaient accompagner sur le chemin de la liberté retrouvée, que dans cette nouvelle revue qui promettait de leur faire découvrir un pays au chevet duquel ils s’étaient précipités dès que ses barrières étaient tombées, mais risquait d’être aussi éphémère que les publications l’ayant précédée.
   Pour «Les Nouvelles», c’était tout autant un défi qu’un engagement. Tenir quasiment 20 ans sans jamais lasser les lecteurs, satisfaire et provoquer leur insatiable curiosité, les incitant à mieux connaître ce pays au bout du continent, devenu une partie de leur univers et où ils comptaient désormais des amis. Chaque parution devait leur montrer qu’il y avait toujours davantage à y apprendre. Ce pari a été tenu, sans que la toute petite équipe de la rédaction ne baisse les bras. Heureusement, le feu de cette passion était entretenu par l’envie de la faire partager.
   En juillet prochain, à l’occasion de la sortie du n° 102, Les Nouvelles de Roumanie arrêteront donc leur publication sous la forme actuelle, imprimée, pour continuer sous forme électronique, au gré de l’actualité roumaine.
   Coïncidence… La Roumanie entre aussi dans une nouvelle ère. Les immenses manifestations qui la traversent montrent à l’envi que le feu d‘une société civile étouffée par des décennies de domination sans partage d’une nomenklatura corrompue qui l’avait mise sous l’éteignoir couvait sous la cendre de la révolte. Le réveil a été brutal pour le pouvoir. Et dire qu’on se désespérait parce qu’elle n’existait pas !
   Parmi les «révoltés» qui ont piétiné pendant des jours devant le siège du gouvernement, Raluca, étudiante de 26 ans, racontait les derniers jours de son grand-père dans un milieu hospitalier gangrené par la corruption. Atteint d’une pneumonie, il fallait le mettre sous oxygène, sauf qu'il n'y en avait que dans une salle pour femmes. Les médecins ont dit qu'ils ne pouvaient pas y faire entrer un homme. Un bakchich aurait facilité son transfert, mais elle n’avait pas d’argent. Son grand-père est décédé quelques heures plus tard.
  Au milieu des manifestants, l’écrivain Mircea Cartarescu témoignait: «Oui, on a terriblement froid, mais on résiste, et maintenant, la résistance, la vraie, la résistance morale, celle des valeurs et des principes qui font de nous des êtres humains est notre colonne vertébrale. Nous protestons en premier lieu pour être encore capable de nous regarder sans honte dans la glace. C’est notre faute, à tous, si l’Europe ressemble aujourd’hui au bateau ivre de Rimbaud».
  Et de prophétiser : «Ce n’est ni Trump, ni Poutine, ni Le Pen, qui détruiront l’Europe, mais notre manque d’enthousiasme, d’idéaux et de valeurs».
 
                                                                                  Henri Gillet

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