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Sous les cendres, l'espoir renaît

Sous les cendres, l'espoir renaît
   Pour que la Roumanie change irrévocablement d'époque, il aura fallu la mort, affreuse, de plus de soixante jeunes Bucarestois. L'incendie de la discothèque Club Colectiv, l'avant veille de la Toussaint, dans le vieux quartier de la capitale, n’aurait dû figurer que dans la série des tragédies tristement inévitables, qui accablent le monde régulièrement, suscitant fatalisme et impuissance.
  Une jeunesse branchée, plutôt bien insérée dans la Roumanie d'aujourd'hui ou avec l'espoir de s'y faire une place, symbolisant son renouveau, son aspiration à la modernité, son appartenance de plain pied à l'Europe, s'y retrouvait fréquemment. Etudiants, salariés, cadres, pleins de projets, ils représentaient cette image d'un pays émergeant de sa léthargie post-communiste, débarrassé des pesanteurs de l'ancien système, même si cette génération des années 80 n'en est pas sortie totalement indemne.
  Mais, à y regarder de plus près, ce drame renfermait tous les ingrédients aptes à faire exploser au grand jour les archaïsmes d'une société de connivence, dépassée, sans avenir, dont les dirigeants jouaient à cache-cache avec l'impatience de franges de plus en plus larges de la population, pour préserver leurs positions et repousser le plus longtemps possible les changements réclamés.
  Une simple allumette mettant le feu dans une cave transformée sommairement en disco, prévue pour 80 personnes, en accueillant 400, aura suffi pour embraser le pays. Tout ce qui mine la société roumaine - la corruption au mépris de la sécurité, l'incompétence, l'inorganisation des pouvoirs publics et des secours - surgisssait au vu de tous. En un tournemain, les fondements du système vacillaient. Dérisoire dans sa réponse, le gouvernement se réfugiait derrière trois jours de deuil national.
  Indigne, l'Eglise, refusant sa bénédiction, condamnait les "satanistes" fréquentant “les lieux de perdition”. La réplique de près de 50 000 jeunes Bucarestois, défilant en silence, bougies à la main, était cinglante. "Rusine !", "Honte à vous !".
  La messe était dite pour Victor Ponta, emporté par la rue, qui démissionnait séance tenante, et pour un Patriarche méprisant, perdant la main sur ses ouailles, conspué, contraint à présenter ses excuses les plus plates. Il était grand temps. Bucarest se soulevait déjà, alors que le pays s’apprêtait à lui emboiter le pas. De quoi faire frémir dans les plus hautes instances, où on redoutait une seconde révolution.
   Finalement, la Roumanie en faisait l'économie, adoptant une solution inédite: dans un pays traumatisé et accablé par l’arrogance grossière de ses politiciens et nomenklaturistes, la formation d’un gouvernement de technocrates était confiée à un ancien commissaire européen, Dacian Ciolos, particulièrement apprécié pour son sérieux. Sous les cendres encore fumantes du Club Colectiv, l'espoir d'une Roumanie définitivement affranchie de son passé renaissait pour de bon.

                                                                                               Henri Gillet

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