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Travailleuse roumaines abusée en Italie et loi du silence

Annie Kelly et Lorenzo Tondo (The Guardian) (Traduction Emilie Buffet)
Travailleuse roumaines abusée en Italie et loi du silence









La Sicile et Raguse sont particulièrement touchées.


  Une enquête de l’Observer a révélé que des milliers d’ouvrières agricoles roumaines étaient abusées sexuellement par leurs employeurs italiens. Un scandale qui a poussé les deux pays à collaborer contre cette exploitation sexuelle.
  Une délégation de ministres roumains envoyés par le Premier ministre, Sorin Grindeanu, a rencontré des représentants provinciaux et des organisations de défense des droits des migrants dans la province de Raguse pour discuter de la condition des femmes roumaines et trouver des solutions aux problèmes abordés. «Les travailleuses roumaines sont confrontées aux risques du travail non déclaré, et l’exploitation sexuelle est réelle», a déclaré Andreea Pastarnac, ministre en charge des Roumains expatriés, au cours de la rencontre. «Dénoncer ces abus est un pas important pour les victimes. Mais nous devons aussi empêcher les abus de se produire. Pour ce faire, nous allons collaborer avec les autorités italiennes» ;
  Cachées dans des tentes en plastique dans les champs de la province de Raguse, quelque 5000 Roumaines travaillent en tant que saisonnières agricoles, s’attelant à la récolte de cultures dans une région qui est actuellement le troisième producteur de légumes d’Europe.
  Or, la maltraitance de ces travailleuses, perpétrée en toute impunité, suscite un véritable scandale du point de vue des droits de l’Homme. Les associations de protection des immigrés, les autorités et les syndicats estiment que près de la moitié des Roumaines travaillant dans les serres sont forcées à avoir des relations sexuelles avec leur patron, et qu’elles sont presque toutes victimes de travaux forcés et d’une grave exploitation.

                 Trop effrayées pour parler

   Pourtant, elles sont nombreuses à avoir déclaré à l’Observer être trop effrayées pour parler, par peur de perdre leur emploi et d’être renvoyées dans leur pays.
   Le gouvernement ne sait pas exactement combien de Roumaines sont employées dans la province de Raguse, ni combien d’entre elles sont exploitées. Cependant, les autorités italiennes soulignent que le niveau d’abus déjà connu contre ces travailleuses est inacceptable. Le gouvernement a donc décidé d’élaborer un plan de soutien aux victimes, qui permettra également d’avertir les autres travailleuses des risques qu’elles encourent dans la province. Un programme visant à construire un centre de réfugiés pour ces victimes est également envisagé.
  «Nous essayons de faire du mieux que nous pouvons mais… l’exploitation est bel et bien présente dans notre province», a déploré Maria Carmela Librizzi, la représentante provinciale du ministère de l’Intérieur. «Les femmes ont peur de parler car elles craignent d’être renvoyées en Roumanie, où la situation économique est dramatique. Quant à la légalité du travail, nous avons mené de nombreuses enquêtes. Il en ressort qu’effectivement, la plupart de ces femmes sont embauchées avec des contrats illégaux. La première étape est d’aider ces femmes à sortir de l’isolement dans laquelle elles sont enfermées. Nous devons bâtir une relation de confiance avec elles. Si elles nous font confiance, elles nous parleront et dénonceront les abus».
   Certaines organisations ont salué la rencontre intergouvernementale, vue comme le potentiel point de départ d’une évolution de la situation. «La présence d’une délégation roumaine est un signal important», a déclaré Domenico Leggio, président local de Caritas, une association caritative catholique, qui tente depuis des années d’aider les Roumaines employées dans la région. «J’espère qu’une mesure sans précédent sera adoptée cette fois». Sous les pressions de l’UE, des policiers italiens ont eu recours à des pratiques «assimilables à de la torture» pour obtenir les empreintes digitales de migrants, affirme Amnesty International.

                  On ne connaît que la partie immergée de l’iceberg

   D’autres organisations de protection des immigrés dans la région ne se sont cependant pas montrées aussi optimistes. Beniamino Sacco, le prêtre catholique qui avait dénoncé avant tout le monde l’exploitation sexuelle à Raguse, était présent à l’événement et a déclaré à l’Observer : «Ils se réunissent toujours après la révélation d’une information, et le jour d’après ils agissent comme si rien ne s’était passé. J’appelle les Roumaines de la région les femmes invisibles. Nous dénonçons depuis des années ces abus, et rien n’est fait pour les arrêter. Les autorités roumaines elles-mêmes ont dans le passé qualifié le problème d’insignifiant, prétendant que les abus n’avaient jamais eu lieu». «Les autorités italiennes attendent que les femmes signalent les abus à la police», déplore-t-il. «Parfois, elles nous attaquent quand nous essayons de publier des statistiques. Nous ne pouvons qu’estimer la portée générale du phénomène, et je peux vous dire qu’il est de grande envergure. Et ce n’est que la partie immergée de l’iceberg».
  Les autorités ne comprennent pas que ces femmes ont peur. Elles ont honte de ce qu’elles ont subi. Elles se sentent coupables. C’est une torture aussi bien physique que morale pour elles», poursuit-il. «J’ai rencontré ces femmes, je les ai vues de mes propres yeux, des femmes menacées pour avoir des relations sexuelles avec les propriétaires de fermes et acceptant [les abus] par peur de perdre leur emploi. J’ai vu des Roumaines abandonner leurs enfants dans les hôpitaux locaux parce qu’elles savaient qu’elles n’auraient pas assez d’argent pour les nourrir ou qu’elles pouvaient perdre leur emploi à tout moment. « Des femmes enceintes sont venues me demander de l’aide, et je peux vous dire qu’il ne s’agit pas de nouveaux cas d’immaculée conception ! J’espère que les autorités italiennes et roumaines feront quelque chose. Mais je reste sceptique», tempête l’ecclésiastique.

               Une police qui doit se montrer plus active

   Giuseppe Scifo, un dirigeant syndical du CGIL, le plus grand syndicat italien, a exprimé son accord avec les propos du prêtre. « Ce n’est pas la première fois que, après la publication d’un article de journal soulevant la question des abus, les autorités demandent une réunion. Cela s’est déjà produit par le passé et nous sommes encore en train de parler de ces abus. Nous avons besoin de forces opérationnelles sur le terrain si nous voulons résoudre le problème».
   Tina Alfieri, présidente du département de travail féminin auprès de la Coldiretti, l’une des organisations agricoles les plus importantes d’Italie, s’est également exprimée: «Les Roumaines doivent être soutenues dans ce combat. Nous devons les convaincre de parler et de dénoncer les propriétaires des entreprises agricoles à la police. Nous ne pouvons pas accepter ces crimes. Nous espérons vraiment que les autorités italiennes mettront fin [à ces abus] le plus vite possible».

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